Publié le 29 mai 2020

Ce texte a été écrit par Jean-Pierre Duplantier en mai 2020, au cœur de la pandémie et trois ans avant son décès. Il constitue une sorte de testament, se déployant comme une méditation spirituelle et théologique où l’expérience humaine rejoint la dynamique de la Parole. À partir de la crise collective du confinement, l’auteur interroge la place de Dieu dans l’épreuve et retrouve, dans la lettre de Paul aux Romains, un mot clé - katargéô, “désactiver” - qui devient pour lui une métaphore fondatrice : apprendre à désactiver ce qui en nous entretient la peur, la crispation et la fermeture, afin de laisser s’activer en nous l’œuvre du Christ vivant après sa passion.

L'auteur

  • Jean-PIerre Duplantier

    Jean-Pierre DUPLANTIER (1938-2023) était prêtre du diocèse de Bordeaux. Il a travaillé en étroite collaboration avec le CADIR de Lyon et, dès les années 1970, à lancé des groupes de lecture à destination des étudiants et des jeunes professionnels. Par la suite, avec d’autres, il a participé activement à ce qui deviendra plus tard Bible & Lecture Aquitaine.

Bonjour à vous tous. Je me réjouis de ceux qui échangent des prières, des textes, des nouvelles, douloureuses et d’autres confiantes. De ceux qui profitent discrètement de ce blog des paroissiens et de ceux qui ont d’autres manières de garder le contact, ou d’en inventer d’autres.

Il y a encore une dizaine de jours nous étions dans le « temps de la passion du Christ », avec la résurrection en ligne de mire. Aujourd’hui, nous serions donc dans le temps de la résurrection, et le point de repère prochain, c’est le 11 mai, puis la Pentecôte. Et après, c’est quoi ? La vie comme avant ? La vie durable enfin, rectifiée et stable ? Et maintenant, c’est comment ? La désolation, la peur, le courage, la solidarité ? Ou la « vie éternelle au quotidien », comme l’a écrit Christian Bobin ?

Parmi les questions de ces jours, il y a aussi celle du rôle de Dieu dans la pandémie ? Est-ce une punition ou une épreuve pour nous faire la leçon ? Ou à l’inverse, c’est bien fait pour nous ? Dieu n’a rien à faire là-dedans, ce sont les humains qui ne sont pas aussi dignes de confiance qu’on le dit ; aussi dignes d’admiration, aussi forts pour tout régler ?

Dans ce procès ancestral, il y a peut-être un élément important de l’aventure humaine qui est passé sous la table : celui de notre horizon. Est-ce celui d’une amélioration continue de nos désirs, de notre conscience, de nos relations et de nos mœurs, en vue d’une condition de vie collective juste paisible et durable ? Et ceci avec les moyens du bord, c’est-à-dire tous ensemble, de tout notre cœur, mais sans Dieu ? Ou faut-il admettre que nous sommes deux sur l’affaire de notre propre vie : nous-mêmes avec les nôtres, et Dieu, « au nom du Père du fils et du Saint Esprit », comme nous le disons.

Je ne sais pas bien. Mais je pense que je ne suis pas tout à fait seul à considérer que ma foi n’est pas assise sur une « claire vision de l’horizon en question ».

La conversion de Paul

Il y a déjà bien longtemps, il m’a été conseillé de regarder de plus près les récits de l’inexplicable conversion de saint Paul. On me disait alors : as-tu bien compris que, dans le temps de l’histoire, les deux premières formes du témoignage écrit sur la résurrection de Jésus se trouvait dès le début des Actes des Apôtres : c’est aux apôtres que Jésus s’est présenté à eux « vivant après sa passion » (Actes 1,3), et dans les lettres de Paul. Ainsi dès la lettre aux Romains, il est écrit : « cet évangile concerne son Fils, selon la chair de la lignée de David, établi selon l’Esprit Saint Fils de Dieu avec puissance selon la résurrection d’entre les morts. » (Romains 1,3-4).

On me disait aussi : as-tu réalisé que, dans les deux cas, cet événement a été vécu, par les uns et les autres, comme un choc totalement imprévisible. « En effet, les apôtres n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts » (Jean 20,9). Et pour Paul le choc ne fut pas moindre. En effet, Paul était un croyant fougueux en l’alliance que Dieu avait noué avec son peuple. Sa formation à Jérusalem était ce qu’il y avait de mieux et il avait la pleine confiance des autorités. Peut-être pourrait-on dire que c’était un « ultra ».

Que s’est-il donc passé aux portes de Damas ? Une lumière violente d’abord, qui le rend aveugle ; puis, une voix, celle de Jésus de Nazareth : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? » (Actes 9,4.). Et, juste après, le baptême et son annonce de la bonne nouvelle de Jésus, le crucifié-ressuscité.

Je ne suis pas sûr que le confinement puisse produire un revirement de ce type. Mais, on ne sait jamais, il peut laisser un petit coin disponible pour refaire circuler dans notre tête et notre cœur ces histoires rocambolesques. Il se trouve que c’est mon cas et je voudrais en partager un petit bout avec vous.

Celui qui est vivant après sa passion

Nous avons sans doute commencé par enregistrer la figure de Jésus sur le registre des héros hors norme en matière d’intimité avec Dieu et d’amour du prochain. Un héros qui soigne les malades, expulse les démons et qui parle « comme jamais un homme n’a parlé[1] ». Les apôtres et les disciples ont commencé par là eux aussi.

C’est la série passion-résurrection-don de l’Esprit saint, qui les a délogés de cet imaginaire, par ailleurs nécessaire à leur expérience du Fils de Dieu. Ainsi quand nous lisons le Nouveau Testament, il faut bien, un jour ou l’autre, faire la différence entre « je vous annonce, ici et maintenant, l’heureuse nouvelle du Christ ressuscité », et « je vous raconte la vie de Jésus en son pays et en son temps[2] ». Quand Jésus entre dans le cénacle, vivant après sa passion, et mange avec eux, et lorsque le même Jésus entre dans Capharnaüm, puis dans la synagogue pour enseigner, ce n’est pas vraiment le même type d’expérience.

Une proposition de saint Paul

Il existe dans notre tradition un chemin parmi d’autres sur cette affaire. Il s’agit d’une proposition de saint Paul, laquelle revient 22 fois dans ses lettres aux Romains, aux Corinthiens et aux Galates[3]. Je me lance à en tirer un fil. C’est toujours hasardeux d’écrire à propos de ce chemin. Il est à suivre, plus qu’à comprendre.

Dans sa lettre aux Romains, Paul écrit : « comprenons bien ceci : notre vieil homme a été crucifié avec Lui [le Christ], pour que soit détruit[4] ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché » (Romains 6,6).

Ceci est la traduction très généralement admise en Europe. Mais le texte grec ne dit pas « pour que soit détruite ce corps de péché », mais pour qu’il soit « désactivé ».

Il existe effet un verbe grec, argéo, qui signifie activer ou démarrer (comme on fait démarrer sa voiture un matin où tout a gelé ou un jour où nous nous sommes levés du mauvais pied, et que tout va de travers). Or Paul met en opposition deux formes de ce verbe : « en-argeo » et « kat-argéo ». Dans le premier, il est facile de retrouver le mot français « énergie », et, du coup, le second verbe semble tirer davantage du côté désactiver, plutôt qu’abolir[5].

Au ras des pâquerettes, cela peut donner : le soir, après une dure journée, je propose au Seigneur de m’aider à désactiver les soucis, les peurs, les projets, et une bonne partie de ce qui commande ma vie quotidienne, intérieure et extérieure ; mes impatiences, mes déceptions et mes jugements sur les personnes…, sinon je ne vais pas arriver à dormir. Puis, si ça fonctionne un peu, j’ajoute que le Seigneur pourrait peut-être activer les paroles, les gestes et les belles choses qui me sont passés sous le nez, et à travers lesquelles la présence réelle du Christ, vivant au milieu de nous, s’est manifestée plus ou moins à mon insu.

En d’autres termes, il s’agit de laisser s’infiltrer une frange de l’œuvre de Dieu en train de se manifester au présent. Le travail de Jésus-Christ, en somme, « vivant après sa passion », comme il est écrit dans les Actes des apôtres (1,3). Bref, la vie éternelle. Comme un coup du bon Dieu, de sa puissance et de son endurance dans le cours de mon histoire qui passe.

Sans doute, je peux douter que ceci ou cela soit un signe du Christ. Mais au cas où il en serait ainsi, il vaut peut-être mieux en profiter. Car ce pas de côté dans la série des choses qui arrivent peut changer sérieusement la situation.

En effet, s’il s’agit bien de vie éternelle en train d’émerger discrètement, la résurrection n’est plus devant ou après. D’ailleurs il n’y a pas de date de commencement pour l’éternité, ni d’horaire pour la gare d’arrivée. Cette vie-là, elle est là, c’est tout. Elle demeure. Et sa fin (son telos, dit le Nouveau Testament), c’est qu’elle soit en tous et en tout. C’est la vie de Dieu, c’est son désir premier : « faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance ».

En conséquence, la résurrection ce n’est pas après. Ni après la mort, ni à la fin de la semaine sainte, ni après le covid 19. C’est maintenant, quelques soient les conditions historiques de nos existences, ou plutôt à l’intérieur du terreau de nos cultures et des événements de nos histoires.

La trajectoire des médiations entre la Parole de Dieu et nous

C’est cette aventure, dévoilée par la venue de Jésus-Christ, qui bouleverse Paul. L’alliance avec Dieu est une route.

La création vue de notre côté est une aventure, parce que c’est une rencontre, qui bouleverse notre monde. Une présence, une voix, une énergie, qui n’est pas la mienne. Quelqu’un qui vient, qui passe, qui m’accompagne, me déplace, moi et tous les autres, vers un horizon que nous ne connaissons pas. Une histoire d’amour « sous un ciel habité ».

Du côté de Dieu, la création est une folie à nos yeux. C’est Dieu qui se lève au milieu de nous, parce qu’il désire que la multitude des humains portent sa ressemblance, vivent de sa vie, de son amour jusqu’à ce que cela déteigne sur nos liens entre nous. Et Dieu dit que cela est bon et que, de toute façon, c’est pour cela que nous sommes nés.

Oui, il faut du temps chez nous, pour que nous acceptions cette assignation à cet amour de Dieu. Pour Lui, ce n’est pas une affaire de temps. Il aime, c’est tout. Il est comme ça, si j’ose dire. Il nous a aimé, il nous aime, il nous aimera. Pour nous, le seul temps qui compte, c’est le temps qui nous reste non pas pour comprendre et maitriser la chose, à la manière de la recherche scientifique, ou à la manière forte de la révolution culturelle. Mais le temps qui nous reste pour accepter d’être aimé par Dieu, de compter pour Lui, et pour son Fils et pour les humains avec lesquels nous sommes en route. À la manière de ce jeune garçon, dans la rue, serrant fort la main de son père et qui marchait en dansant.

Le récit biblique raconte cette aventure, inscrite en nous par principe. Un récit multiforme, dont la cohérence dérange indéfiniment la nôtre : il y a eu Abraham, puis Moïse et maintenant Jésus, le crucifié-ressuscité, comme il y a eu le déluge, la famine et l’esclavage en Egypte, l’exode, puis l’exil… et Jésus vivant après sa passion.

Avec Abraham, il y a l’appel de Dieu

L’initiative vient de Dieu. « Quitte ton pays et va vers « là-bas », où je te montrerai. Et Abraham « espérant contre toute espérance, crut et devint ainsi le père d’un grand nombre de peuples » (Romains 4,18), pleinement persuadé que celui qui a promis est également capable de le faire. « Voilà pourquoi cela lui fut compté comme justice » (Romains, 5,22).

Serions-nous dans un moment favorable pour que soit réveillé, en chacun, telle ou telle visite de Dieu et notre adhésion. Pour nous souvenir de tel ou tel moment qui a tenu sa place véritable dans notre histoire. Ceci n’est pas oublié. C’est recouvert simplement par le temps qui passe. Mais c’est tenace pourtant comme le temps qui reste pour l’entendre à nouveau.

Avec déjà ce critère majeur : l’intimité avec Dieu est bien personnelle, abritée dans le secret de notre cœur. Mais cette source vive n’étanche notre soif que parce qu’elle déborde infiniment le cadre de notre famille, de notre paroisse, de notre pays. La bénédiction de Dieu sur Abraham s’étend sur la multitude, de génération en génération.

Puis vient Moïse, et la Loi de Dieu

L’initiative vient encore de Dieu. C’est que la promesse ne suffit pas.

Pour la descendance d’Abraham, en effet, comme pour tous les autres peuples, marcher à la promesse ne règle pas tout. Il ne suffit pas de garder la bouche ouverte en attendant que l’Etat ou Dieu la remplisse. Il faut que le peuple prenne la route.

Dès qu’un peuple est libéré de l’emprise d’un autre, il lui faut donc bâtir une constitution de son vivre ensemble, une Loi qui fixe des obligations et dénonce des transgressions spécifiques. Or concernant cette décision, la loi n’est pas au début. Elle vient après l’expérience d’une épreuve, d’une violence, d’un esclavage sous une forme ou sous une autre. La loi est liée à l’expérience d’une délivrance ; après un héros, qui soude un peuple.

Mais si cette Loi est « au nom de Dieu », et que la « route » qu’elle définit est orientée vers le plein accomplissement du désir de Dieu sur les êtres humains dans leur ensemble, observer ou transgresser cette Loi devient pour ce peuple un accès à la connaissance de Dieu ou, au contraire, un mépris de Dieu, et un témoignage dévastateur de la solidité de cette alliance[6].

La « Loi au nom de Dieu » et la connaissance de Dieu

      L’humain ne cesse de se révéler comme bâti pour vivre selon la nature et la solidité des liens qu’il tisse[7]. Et pourtant, il y a dans nos corps comme une sorte de balbutiement héréditaire. Côté ancêtre, cela s’exprime par : « Vous serez comme des dieux » (Genèse 3,5). Côté fratrie, c’est l’autre chanson : « Pourquoi es-tu irrité et ton visage est-il abattu ? Relève la tête. Mais si tu n’agis pas bien, le péché est tapi à ta porte et ses désirs vont t’envahir » (Genèse 4,7).

Qu’est-ce donc qui commande chez nous et entre nous ? La promesse faite à Abraham et sa foi ? L’obéissance appliquée à la Loi de Moïse comme le font les fils d’Israël et une bonne partie de nous-mêmes vis-à-vis de la morale chrétienne ? Ou une autre force inscrite en nous d’origine ?

Mais laquelle ?

Il y a chez nous un scénario qui s’est bien installé et semble expliquer tout : la création divine commence avec un ratage. Dieu a essayé de nous bâtir selon son image, mais cela n’a pas marché comme prévu. Il a envoyé alors toute une série d’ambassadeurs, pour tenter de régler cette mésentente entre Lui et les tours et les détours de nos comportements. Parfois même Dieu se met en colère et nous punit[8].

Avec le temps qui passe le fond de l’affaire ne semble pas avoir trouvé une solution durable. Nous vivons de fortes poussées d’enthousiasme et de solidarité pour nous défendre quand les choses tournent mal. Et un temps plus tard, les violences et la peur reprennent le dessus, dès que des habitudes et nos addictions sont bousculées par des événements climatiques, sanitaires ou politiques, et que des règlements entravent notre liberté et l’égalité.

D’où vient donc en nous et entre nous cette instabilité ? D’où vient cette « plasticité » de nos comportements et de nos relatons ? Alors que nous reconnaissons la stabilité de la parole de Dieu, et l’étendue universelle de son désir sur les humains.

Il doit y avoir quelques détails que nous avons vraiment du mal à comprendre et à accepter ?

La justice de Dieu

Il y a bien des façons de creuser notre terre pour tenter d’y trouver le trésor qui est caché dedans. Au temps béni où nous lisions ensemble la Bible à Pessac avec Jacques Ellul, nous revenions souvent sur les textes de Paul à propos de la justice[9]. Et notamment la lettre aux Romains 9,30-10,13.

La fin du chapitre 9 déploie l’amour de Dieu, son projet, sa liberté, son « arbitraire » de nous aimer tous, tels que nous sommes sortis du ventre de notre mère, tels que nous apprenons la vie en imitant nos parents et notre entourage, tels que la jalousie pousse en nous à la manière d’un virus naturel, comme de l’ivraie, que nous appelons « la zizanie ».

Le chapitre 10, lui, est tout entier sur l’homme, « sur la justice que celui-ci peut (ou ne peut pas) acquérir, sur l’écoute et l’appel, et sur les juifs, bien entendu, qui sont les témoins irremplaçables de nos obligations et de notre attitude incertaine devant Dieu.

Dans ce face à face entre la volonté de Dieu et les réponses de l’homme, la Justice est en première ligne. « Ce que nous appelons de ce nom, c’est habituellement ou bien une convention entre les hommes d’une même culture (justice juridique ou sociale), ou bien une construction de l’intelligence humaine à partir de présupposés établis par l’homme (les valeurs de justice). Or selon l’expérience des fils d’Israël et les textes bibliques pris dans leur ensemble, nous ne pouvons savoir ce qu’est en vérité la justice[10]. » Car seul Dieu est juste. Ce n’est pas une valeur universelle, c’est sa volonté. Dieu est le seul juste. Jésus, le fils bien aimé déclare d’ailleurs : je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour le sauver.

En réalité nous ne connaissons sa volonté qu’au fur et à mesure qu’elle se manifeste dans le monde comme une force d’engendrement à la filiation, telle que Jésus-Christ en témoigne dans l’histoire, et continue à la réaliser dans le présent de nos existences, « vivant après sa passion ».

L’erreur des croyants concernant la Loi au nom de Dieu, c’est de faire du libellé des textes, un patrimoine, qui consolide notre identité, et un statut qui nous distingue des autres. Ce qui revient à vivre dans la direction inverse de la bénédiction de Dieu à Abraham et de la mort du Christ pour la multitude. Certes il s’agit bien d’héritage pour Israël et les chrétiens – et pour l’Islam, et les autres traditions religieuses –, mais cet héritage n’intéresse les humains que selon la manière selon laquelle les héritiers en vivent. Cela n’a de l’intérêt que si ça vaut pour le monde.

Nous voici divisés…

Le bien et le mal cohabitent et se querellent en nous et entre nous. Jusqu’à quand ? Même avec un culte continu et sincère, la violence semble coller à la peau de l’humain en même temps que l’amour. Vient alors l’expérience d’une nouvelle forme de la promesse : à la série « acceptation du peuple, puis abandon de l’alliance », s’ajoute un « reste », car la parole de Dieu est toujours davantage qu’un discours. C’est un acte. Une action amoureuse éternelle pour cet humain qu’il désire « faire à son image ». L’aventure des humains n’est donc pas seulement une alternative entre le bien et le mal, c’est aussi l’histoire d’une « semence ».

Les fils d’Israël témoignent que nous ne sommes pas en capacité de régler une fois pour toutes notre oscillation entre le bien et le mal. Nous espérons, nous attendons, mais la violence demeure autant que notre désir d’être aimé. Il leur vient même la pensée que le bien et le mal sont également nécessaires, pour devenir fils comme Dieu le désire, c’est-à-dire afin capable d’un oui, paisible et durable. D’un oui à l’amour, à une vie qui n’est pas vraiment la nôtre, mais pour laquelle nous sommes façonnés.

Comme nos pères, nous ne savons pas expliquer ce mystère. Mais comme nos pères nous essayons de nous le représenter, de nous le raconter avec nos mots. Et comme je ne suis pas sûr des miens, je vous propose des citations d’Augustin, de Tertullien et d’Irénée qui m’accompagnent aujourd’hui, pour essayer de mieux saisir la proposition de Paul, que je tente de partager avec vous.

Augustin

Il écrit : « Ô éternelle vérité et vraie charité et chère éternité ! C'est toi qui es mon Dieu, après toi que je soupire jour et nuit ! Quand pour la première fois je t'ai connue, tu m'as soulevé pour me faire voir qu'il y avait pour moi l'Être à voir, et que je n'étais pas encore être à le voir. Tu as frappé sans cesse la faiblesse de mon regard (infirmitatem aspectus) par la violence de tes rayons sur moi, et j'ai tremblé d'amour et d'horreur (contremui aurore et horrore). Et j'ai découvert que j'étais loin de toi, dans la région de la dissemblance[11]. »

Tertullien

Il disait des chrétiens : « ils s’éprouvaient phénoménologiquement[12] eux-mêmes comme des vivants, ils éprouvaient passivement leur propre vie comme une vie qui venait en eux sans leur concours ou leur assentiment, qui n’était pas la leur et qui devenait pourtant la leur. Une vie en laquelle ils souffraient, de laquelle ils tiraient l’immense bonheur de vivre… Ils prièrent alors avec Tertullien, demandant à Dieu non plus de s’aimer eux-mêmes en lui mais de l’aimer lui en eux. »

Irénée

Dès les années 180, Irénée ne craignait pas de parler de la Genèse comme si c’était une parabole : « L’homme est un mélange d’âme et de chair, et d’une chair formée selon la ressemblance de Dieu et modelée par les mains de celui-ci, c’est-à-dire par le Fils et l’Esprit, auxquels il a dit : faisons l’homme[13]. »

« Ayant donc fait l’homme maître de la terre et de tout ce qui s’y trouve, en secret, il l’établit maître aussi de ses serviteurs qui s’y trouvent ; cependant ceux-ci étaient dans leur état adulte, tandis que le maître, c’est-à-dire l’homme, était tout petit, car il était enfant, et il devait en se développant, arriver à l’état adulte. Et afin qu’il se nourrit et se développa dans la volupté, un emplacement lui fut préparé, meilleur que ce monde-ci, l’emportant par l’air, la beauté, la lumière, la nourriture, les plantes, les fruits, les eaux et toutes autres chose nécessaires à la vie. Et il a nom Jardin. Et à quel point ce jardin était beau et bon : le Verbe de Dieu s’y promenait constamment et s’entretenait avec l’homme, préfigurant les choses futures, à savoir qu’il serait son compagnon d’habitation et causerait avec lui et serait avec les hommes leur enseignant la justice. Mais l’homme était enfant et il n’avait pas encore de jugement achevé ; c’est pourquoi il fut facile au séducteur et le tromper[14]. »

      Est-ce ainsi qu’il fait entendre l’évangile de Matthieu : « appelant un enfant, Jésus le plaça au milieu d’eux et dit : "en vérité je vous le déclare, si vous ne changez pas et ne devenez comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux[15]". »

Retour à Paul

C’est là ce qui bascule dans le cœur de Paul : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, de toute ta pensée, et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « Toutes les fautes imaginables entrent dans cette violation ! Un refus de vivre selon[16]… »

Quant aux démons, ce sont toutes les forces qui nous résistent, et que nous découvrons au fil des générations, tout ce que nous avons nous-mêmes nommés « nos maîtres » : les forces du cosmos, de la matière, des autres vivants quels qu’ils soient, ainsi que nos proches et les humains en général. Cela ne nous empêche pas d’aimer, mais à condition le plus souvent que ce soit moi qui tienne les commandes.

Je ne dis pas cela pour que nous prenions nos distances avec l’humain, et mobilisions tous nos efforts pour développer une vie tellement spirituelle, que nos pieds n’auraient plus besoin d’être lavés, vu qu’il y a un certain temps déjà que nous ne risquons plus de les salir sur les chemins des hommes. Mais j’entends, chez Paul notamment, que ce ne sont pas nos pieds qu’il faut désactiver, mais le prince de ce monde, qui n’en finit pas de nous entrainer dans les lieux, les pensées, et les jugements de « ce monde qui passe ».

C’est à ce diagnostic que répond la proposition de Paul après sa conversion : désactiver les forces qui sèment et cultivent des comportements de mort afin que soit activée la puissance des interactions du Père, du Fils et de l’Esprit saint inscrite dans la chair des humains : le foyer énergétique de l’amour du Père et du Fils, et la toute-puissance de l’Esprit saint, qui les unit et élève en nous cette vie éternelle.

Satan active chez nous les mêmes dispositions que l’Esprit saint. Comme l’écrit saint Irénée, l’héritage de la vie éternelle est donné à tous les hommes, et appuyé sur la promesse de Dieu de vivre selon son image. Mais l’héritage – je le dis à nouveau – dépend de ce qu’en font les héritiers. Ceci est même la condition pour que nous finissions par aimer cette condition de fils, et par apprendre à y obéir. Le mensonge, la jalousie, les addictions de toutes sortes, les facilités qui courent les rues sur les territoires des idoles, c’est notre travail de « fils » d’accepter de le devenir et que le Christ Jésus descende au plus profond de cette épreuve pour nous révéler que cet amour appartient au possible. C’est dans ce sens que j’entends, via saint Paul, l’appel du Christ à désactiver une large part de l’emprise de l’idéal humain, afin de laisser passer le flux créateur de l’amour pour lequel nous sommes nés.

Et la Voix nous le fait entendre depuis le commencement : cette vie éternelle n’a pas d’origine, parce qu’il n’y a pas de point zéro de la vie éternelle. Il n’y a pas de degré zéro de l’acte créateur. Dieu nous a aimé, nous aime et nous aimera. Il est le Père, le Fils et l’Esprit saint. Et sa volonté est que nous portions sa ressemblance. Il n’y a pas d’autre objet qui nous tienne dans l’existence.

Alors Jésus il lui montra ses mains et ses pieds

Le vivant après sa passion garde les traces de l’injustice qui lui est faite, des souffrances, du supplice de la croix. Ce même vivant se tient à la droite du Père, dans ce royaume où toute la place est faite aux délices de sa présence et de la beauté de la création tout entière.

La Belle Annonce paraît donc bien nous acheminer vers un Royaume où toutes nos actions, nos discours, nos désirs et nos pensées sont présentes enfin libérées du pouvoir des idoles et des peurs qui commandent la vie que nous menons. Les semences et les talents que Dieu a inscrits en chacun de nous, la Parole dans notre chair, nous conduit vers le Père avec le Fils et dans l’Esprit. Tout le reste est en train d’être désactivé.

« La soif comme la faim,
Les rires comme les pleurs,
La douceur, les blessures,
La furie, les regrets,
Nous n'en jetterons rien,
Nous les emporterons tous,
Indégradables viatiques,
Pour un très long voyage[17]. »

J.P. Duplantier, mai 2020


[1]    Ainsi que les gardiens du Temple, envoyés pour arrêter Jésus, l’ont dit aux grands prêtres (Jean 7,45).

[2]    Jean Delorme, dans Récits et figures dans la Bible, colloque d’Urbino 1994, Lyon, Profac-Cadir, dir. Louis Panier, 1999, p. 50.

[3]    Et 146 fois chez Jean Chrysostome, par exemple…

[4]    « destruction » dans le texte d’Oxford et de Cambridge (entre 1960 et 80) ; « tod » dans le texte allemand pour la catéchèse dans les écoles publiques (depuis 1967-75).

[5]    Je m’appuie sur un commentaire de l’épitre aux Romains de Giogio Agamben, dans le « Temps qui reste », Paris, Payot, 2004, pp.159-189.

[6]    François Genuyt, l’Epitre aux Romains, Paris, le Cerf, 2008, pp. 37-50.

[7]    Comme le dit Alain Dagron.

[8]    Toutes ces représentations de Dieu sont présentes dans le texte de la Bible.

[9]    Jacques Ellul, Ce Dieu injuste… ? Paris, Le seuil, p. 93-110 et 151-169.

[10]   Ibid., p.94

[11]   Confessions, VII,10,16, trad. E.Tréhorel et G.Bouissou, Œuvres, XIV, Paris, DdB, 1962, p. 616-617.

[12]   Cité par Michel Henry, Incarnation, Seuil, octobre 2000, p.175-76.

[13]   Irénée de Lyon, Adversus héréses, IV, Préface 4.

[14]   Irénée, Démonstration,12. Voir http://patristique.org/sites/patristique.org/IMG/pdf/Predication.pdf.

[15]   Mt 18,2-3.

[16]   Jacques Ellul, op. cit., p.152.

[17]   François Cheng, la vraie gloire est ici, 2015.