Le numéro 192 de la revue Sémiotique et Bible marque un tournant pour cette revue créée il y a plus de cinquante ans, puisqu’elle est maintenant publiée par l’association « Réseau Bible & Lecture ». Il est intéressant de relire son histoire et plus largement celle de la rencontre entre la lecture biblique et la sémiotique qui démarre en France à la fin des années soixante.
En 1968, Xavier-Léon Dufour[1], prêtre jésuite, théologien et bibliste, est chargé de préparer le congrès de l'ACFEB[2] sur « les méthodes en exégèse ». Il se tourne vers le philosophe Paul Ricœur[3], qui lui-même veut faire intervenir le linguiste et sémioticien Algirdas-Julien Greimas[4]. En septembre de la même année à Versailles, A.J. Greimas et un groupe d'étudiants se mettent alors au travail sur des textes bibliques avec une trentaine de biblistes. Le congrès de l’ACFEB a lieu l'année suivante, en septembre 1969 à Chantilly, avec Roland Barthes qui remplace A.J. Greimas, celui-ci ne pouvant venir lui-même. Sont aussi présents Paul Ricœur, Joseph Courtés et Louis Marin. A la suite de ce congrès, des exégètes dont Jean Calloud et Jean Delorme, intéressés par ces nouvelles méthodes d'analyse structurale, mettent en place un groupe de travail rattaché à la Faculté de Théologie de l'Université Catholique de Lyon. Ils publient leur recherche en 1972 sous le titre Analyse structurale et exégèse biblique[5].
En 1974, une session d’initiation à la sémiotique pour les membres de l’ACFEB se déroule à Annecy à l’initiative de J. Delorme. Un an après, en décembre 1975, le premier numéro de la revue Sémiotique et Bible paraît à Lyon et le Centre pour l’Analyse du Discours Religieux (CADIR) est créé comme institut au sein de la Faculté de Théologie avec J. Delorme comme directeur. Aux Etats-Unis, la revue Semeia, et en Allemagne Linguistica Biblica diffusent également des recherches en sémiotique, appliquées au domaine biblique et théologique. En 1976, est fondée l'association CADIR en plus de l'institut, pour avoir une certaine indépendance vis à vis de la Faculté de Théologie pour les groupes bibliques. Les sémioticiens prennent alors l'habitude de se réunir près d'Annecy, à Entrevernes. En 1979, ils reprennent la théorie sémiotique, sous le nom de « Groupe d'Entrevernes » dans un livre qu'ils nommeront entre eux le « livre noir »[6].
L'évolution de la sémiotique du CADIR
La sémiotique née autour d'A.J. Greimas s'appuie sur le postulat de différence et le postulat d’immanence. Le postulat d'immanence est défini ainsi :
« Dans le domaine des textes, ce postulat est celui de la clôture : si l’on veut décrire la signification textuelle du texte, il faut rester dans le texte. (« Hors du texte pas de salut ! » annonçait Greimas de façon un peu provocante), et ne pas confondre la signification du texte (c’est-à-dire l’objet qu’on cherche à construire) avec l’intention de l’auteur, ou avec le “message”, ou avec les circuits de production, de communication et de réception du message ou avec l’information dont nous disposons sur le monde représenté ou visé par les textes. »[7]»
Vers les années quatre-vingt, une sémiotique figurative tournée vers l'énonciation succède à la sémiotique narrative de A.J. Greimas. Louis Panier[8] distinguait ainsi quatre façons de lire un texte d'Évangile. Le texte est lu comme un document : il renseigne sur son origine et ses conditions d'écriture. Le texte est reçu comme un message : l'Évangile est reçu comme un discours rhétorique pour faire croire quelque chose. Le texte est comme une fenêtre qui nous donne accès à un monde réel ou fictif dans lequel évoluent plusieurs personnages. Il faut passer par la grille du langage pour le lire. Le texte est comparé à un monument. On peut étudier son architecture mais on peut aussi le visiter, comme le fait la sémiotique.
Entre les années 2000 et 2010, la sémiotique lyonnaise évolue avec Anne Pénicaud[9] et les chercheurs du CADIR en sémiotique énonciative. L'énonciation sémiotique est une structure logique qui associe à la fois une instance d'énonciation et l'énoncé qui en est sa manifestation. Cette sémiotique a retravaillé l'analyse figurative avec un nouveau modèle, la mise en « relief » des énoncés, puis a élaboré le modèle du « vitrail » pour l'analyse énonciative et a repris l'analyse narrative élaborée dans les premiers temps du CADIR. La sémiotique énonciative a deux visées, l'une individuelle, accueillir le texte comme on l'entend, et l'autre collective, construire ensemble les conditions de l'entendement. Elle provoque deux effets, le sujet humain se construit dans l'articulation parole – chair et la parole humaine devient lieu de salut.
L'histoire des groupes de lecture
Dès les années soixante-dix, le CADIR organise des sessions d'initiation à la sémiotique appliquée aux textes bibliques avec des groupes de lecture dans différentes villes de France comme Lyon, Rennes, Montpellier, Toulouse, Metz, Strasbourg. Certains de ces groupes écrivent des articles pour la revue Sémiotique et Bible.
En 2001, pour clarifier les relations entre l'association CADIR existant depuis 1976 et l'institut CADIR dépendant de l'Université Catholique de Lyon, l'association CADIR est dissoute et une nouvelle association, l'association « CADIR Rhône-Alpes » est créée. Puis en 2016, cette association prend le nom de « Bible et Lecture Rhône-Alpes ». Elle regroupe actuellement des groupes de lecture dans le Rhône, la Savoie, la Haute-Savoie et la Loire.
En parallèle, d’autres associations émergent dans différentes régions.
En Aquitaine, et plus précisément dans la région bordelaise, la lecture en groupe est initiée par Jean-Pierre Duplantier dans les années 1970 à l'aumônerie des étudiants puis dans les paroisses dans lesquelles il est nommé en tant que prêtre. En 1977, a lieu la première session d'été de lecture où sont présents les membres du CADIR de Lyon. D'abord structurée comme annexe du CADIR de Lyon, l'association « Centre d'analyse du discours CADIR » (nommée par la suite « Bible et Lecture Aquitaine ») est créée en 1994. Elle regroupe actuellement plus d’une trentaine de groupes de lecture.
En Bretagne, en particulier sous l’impulsion de Claude Chapalin et de Pierre Chamard-Bois, une association est créée en 1990, qui devient en 2016 « Bible et Lecture Bretagne ». Elle regroupe aujourd’hui une quarantaine de groupes de lecture biblique.
En Isère est créée l’association « Cadir Isère » en 2013, avec en particulier Jean-Claude Giroud, membre de l'équipe fondatrice du CADIR dès 1975.
Les associations ne sont pas limitées au territoire français. En Suisse francophone, c’est la rencontre en 1994 entre Sœur Isabelle Donegani (Sœur de Saint Maurice à La Pelouse sur Bex) et le Père Jean Delorme qui a permis peu à peu à des personnes de découvrir et de pratiquer la lecture sémiotique de la Bible. Ainsi furent proposés, dès les années 2000, des stages de formation, des week-ends de lecture puis des groupes de lecture. Afin de s’organiser en soignant les liens établis avec les antennes françaises reliées au CADIR de Lyon, l'association « Bible & Lecture de Suisse romande » est créée en avril 2013. Elle regroupe aujourd’hui une dizaine de groupes de lecture, dont la plupart des membres se rencontrent plusieurs fois par an à l’occasion de matinées de lecture commune ou de stages de deux jours de formation.
De plus, depuis le COVID, des groupes se sont créés par visioconférence et accueillent des lecteurs et lectrices d'autres pays (Belgique, Québec…).
Aujourd'hui ces cinq associations sont regroupées en réseau : « Bible et Lecture Rhône-Alpes », « Bible et Lecture Aquitaine », « Bible et Lecture Bretagne », « Cadir Isère » et « Bible et Lecture Suisse Romande ».
Ces associations cherchent à être au service de la lecture biblique en groupe. Les membres des bureaux des différentes associations se retrouvent chaque année pour lire ensemble et faire part de l'évolution de la recherche et de leurs pratiques. Le réseau a ainsi permis, en établissant une charte d'organisation et en se basant sur un référentiel de lecture, de confronter les différentes façons de lire et de décrire une pratique de lecture commune. Le référentiel est actualisé régulièrement. Il a été repris dernièrement en 2024. Le réseau s'est constitué en association « Réseau Bible & Lecture » en septembre 2025.
La lecture biblique sémiotique a débuté à Lyon avec la naissance du CADIR et la publication de la revue Sémiotique et Bible il y a plus de cinquante ans. Aujourd'hui une nouvelle page se tourne. L'association « Réseau Bible & Lecture » reprend la direction de cette revue et continue ainsi de développer la pratique de la lecture sémiotique et le désir de lire à plusieurs voix dans divers groupes de lecture.
[1] Xavier Léon DUFOUR (1912-2007) est célèbre notamment pour son Vocabulaire de théologie biblique, publié en 1962, ouvrage de référence pour les étudiants en théologie et traduit en plus de vingt langues.
[2] ACFEB : Association Catholique Française pour l'Etude de la Bible est une société savante fondée en 1966 au sein de l'Église catholique dans la lignée du concile Vatican II.
[3] Paul RICOEUR (1913-2005) s'inscrit dans les courants de la phénoménologie et de l'herméneutique, en dialoguant avec les sciences humaines et sociales. Il s'intéresse aussi à l'existentialisme chrétien et à la théologie protestante. Il alterne des œuvres et des recueils de textes où la philosophie dialogue avec le droit, l'exégèse, et l'histoire à partir des années 1980.
[4] Algirdas-Julien GREIMAS (1917-1992) est d'origine lituanienne et d'expression française. Il a fondé la sémantique structurale d'inspiration saussuro-hjelmslévienne.
[5] François BOVON et al, Analyse structurale et exégèse biblique, Genève, Labor et Fides, 1972
[6] Groupe d'Entrevernes, Jean.-Claude GIROUD et Louis PANIER, Analyse sémiotique des textes, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1979, 207 p. Le « livre noir" se démarque par sa couverture noire.
[7] Louis PANIER, «Figures et discours sur la mort de Jésus : contributions sémiotiques à une réflexion théologique» in Alain GIGNAC, Anne FORTIN (éd.), « Christ est mort pour nous » Etudes sémiotiques, féministes et sotériologiques en l’honneur d’Olivette Genest », Montréal, Médiaspaul, 2005, p. 61-84.
[8] Cours de 2006, non édité. Louis Panier a travaillé au CADIR jusqu'en 2012.
[9] Anne PENICAUD a dirigé le CADIR jusqu'en 2018.
