Note de la rédaction :
Dans cet article, Isabelle Donegani fait référence à un texte de Jean-Pierre Duplantier, « Désactiver », auquel vous pouvez également accéder.
C’est avec émotion que je désire, par ces lignes, humblement, honorer la mémoire de l’homme, du prêtre et du lecteur des Écritures que fut Jean-Pierre Duplantier.
Nous nous sommes hélas somme toute (trop) peu fréquentés, et sur le tard déjà. Je garde pourtant très vif à la mémoire comme premier souvenir de lui son énergique implication dans une session organisée par le CADIR-Aquitaine sur le livre de l’Apocalypse, début juillet 2000, à Bordeaux, ma première rencontre avec le monde sémiotique. Je me souviens aussi de quelques-unes de ses percutantes interventions à des colloques universitaires du CADIR de Lyon, comme de féconds moments de rencontre et de travail avec le groupe Vercorps, aux côtés de Jean Calloud, Alain Dagron, Bertrand Gournay, Jean-Christophe Roiné et quelques autres amis lecteurs. À ces occasions, et tout particulièrement il faut bien le dire, dans les heureux moments de détente passés autour d’une table (et d’un bon verre de vin !), ce qui était saisissant chez Jean-Pierre était sa capacité à goûter la fraternité humaine et la vie en ses charmes quotidiens (et culinaires) les plus variés, ainsi que la surprenante manière qui était la sienne de prendre avec enthousiasme la parole, sans préavis ni faux-semblant. Pour une modeste religieuse venant de la Suisse « profonde », pareille carrure, – physique, culturelle et surtout verbale –, avait de quoi impressionner.
Du texte intitulé « Désactiver » que nous lisons un peu comme son « testament spirituel », que dire, sinon qu’il est remarquable à tous points de vue et résume bien l’art de pasteur et de passeur qui faisait le charme unique de la plume de Jean-Pierre Duplantier. J’en souligne quelques crêtes, qui ne sont pas sans tracer le portrait intellectuel et spirituel de l’homme et du croyant qu’il était.
Tout d’abord, son caractère incarné. Certes, l’occasion, en 2020, en fut la pandémie, et son fracas existentiel sur chacun. Mais Jean-Pierre l’a saisie avant tout comme une occasion de remise en question très personnelle. « Après » serait-il « comme avant » ?, selon les logiques humaines de faire, réussir, progresser, ou y aurait-il un sursaut d’intelligence cherchant à se penser sans en exclure Dieu, en vérité ? Le style est vif, on sent l’homme très présent derrière ses phrases : « … ou faut-il admettre que nous sommes deux sur l’affaire de notre propre vie : nous-mêmes avec les nôtres, et Dieu, “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”, comme nous disons ? Je ne sais pas bien. Mais je pense que je ne suis pas tout à fait seul à considérer que ma foi n’est pas assise sur une “claire vision de l’horizon en question” ».
Car c’était bien de la question eschatologique de notre horizon que Jean-Pierre sentait venir l’appel à un si radical questionnement. Se fondant sur l’Apôtre Paul, si aimé depuis toujours (surtout en son Épître aux Romains), sur le travail vécu avec un autre fervent lecteur des Écritures, Jacques Ellul, sur la pensée du philosophe Giorgio Agamben qui le fascinait, sur les travaux de Jean Delorme et François Genuyt, Jean-Pierre Duplantier va donc bâtir un texte qui nous conduit aux profondeurs du mystère de l’œuvre créatrice de Jésus Christ confessé « vivant après sa passion » (Actes 1,3). Jamais rien ne se dit chez Jean-Pierre en dehors de la création-résurrection, qui n’est pas « après », mais « maintenant, quelles que soient les conditions historiques de nos existences ou plutôt à l’intérieur du terreau de nos cultures et des événements de nos histoires ». Il s’agit donc, chaque jour et en chaque circonstance, de « désactiver » (grec kat-ergeô) ce qui en nous du vieil homme ne peut que mourir, notre corps de péché, (cf. Rm 6,6), pour, écrit-il si justement, « laisser s’infiltrer une frange de l’œuvre de Dieu en train de se manifester au présent. Le travail de Jésus Christ, en somme, “vivant après sa passion”… Bref, la vie éternelle. Comme un coup du bon Dieu, de sa puissance et de son endurance dans le cours de mon histoire qui passe… En effet, s’il s’agit bien de vie éternelle en train d’émerger discrètement, la résurrection n’est plus devant, après. D’ailleurs il n’y a pas de date de commencement pour l’éternité, ni d’horaire pour la gare d’arrivée. Cette vie, elle est là, c’est tout. Elle demeure. Et sa fin (son telos dit le Nouveau Testament), c’est qu’elle soit en tous et en tout. C’est la vie de Dieu, c’est son désir premier : “Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance” ».
Trouvant son bonheur à fréquenter les penseurs aux mots qui lui semblaient les plus adéquats pour exprimer sa propre recherche, Jean-Pierre se plaisait à scruter la parole des Pères de l’Église (ici Augustin, Tertullien et Irénée, parmi tant d’autres). Eux aussi apportèrent leur contribution à l’élargissement de la pensée chrétienne, invitant à « désactiver les forces qui sèment et cultivent des comportements de mort afin que soit activée la puissance des interactions du Père, du Fils et de l’Esprit Saint inscrites dans la chair des humains : le foyer énergétique de l’amour du Père et du Fils, et la toute-puissance de l’Esprit Saint, qui les unit et élève en nous cette vie éternelle ».
C’est dans ce sens, poursuit-il, « que j’entends, via Saint Paul, l’appel du Christ à désactiver une large part de l’emprise de l’idéal humain, afin de laisser passer le flux créateur de l’amour pour lequel nous sommes nés. Et la Voix nous le fait entendre depuis le commencement : cette vie éternelle n’a pas d’origine, parce qu’il n’y a pas de point zéro de la vie éternelle. Il n’y a pas de point zéro de l’acte créateur. Dieu nous a aimés, nous aime et nous aimeras. Il est le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Et sa volonté est que nous portions sa ressemblance. Il n’y a pas d’autre objet qui nous tienne dans l’existence ».
Les dernières paroles de ce texte destiné à un blog de la paroisse à laquelle Jean-Pierre était lié, semblent préfigurer, avec trois ans d’avance, la fin de sa destinée de disciple du Christ, pasteur de son troupeau, passeur d’évangile. C’est ainsi que nous la recevons, en action de grâce au Seigneur pour la vie toute donnée à la Parole de notre cher frère Jean-Pierre : « La Belle Annonce paraît donc bien nous acheminer vers un Royaume où toutes nos actions, nos discours, nos désirs et nos pensées sont présents, enfin libérés du pouvoir des idoles et des peurs qui commandent la vie que nous menons. Les semences et les talents que Dieu a inscrits en chacun de nous, la Parole dans notre chair, nous conduit vers le Père avec le Fils et dans l’Esprit. Tout le reste est en train d’être désactivé ». Ainsi soit-il !
Deo gratias ! Merci Jean-Pierre !
Sœur Isabelle Donegani
La Pelouse sur Bex, Suisse
