Marc 12, 1-12 – Commentaire

Texte : Marc 12, 1-12 – Paraboles des vignerons et de la pierre d’angle.
Auteurs : Pierre Chamard-Bois () et Raymond Volant ()
Circonstance : suite à une rencontre du groupe Bible et Tao de Quimper
Date : 2014
Traduction utilisée : voir traductions de travail

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En bas de page : Le Livre de la Voie, 52

Au chapitre 11, une question avait été posée à Jésus (v. 28) : « En vertu de quelle autorité fais-tu ces choses ? Qui t’a donné cette autorité pour que tu fasses ces choses ? » L’échange qui suit entre Jésus et les grands-prêtres, les scribes et les anciens n’aboutit pas.

Alors Jésus change de registre : il se met à leur parler en paraboles. Nous avons vu, au chapitre 4, que les paraboles sont beaucoup plus impliquantes que le dialogue, si les auditeurs n’en restent pas à leur extériorité. Cela se vérifie car l’écoute de cette parabole qui évoque de la violence induit à la fin un comportement des auditeurs qui révèle qu’ils sont concernés : « 12 Et ils cherchaient à l’arrêter, mais ils eurent peur de la foule, car ils avaient bien compris que c’est à leur adresse qu’il avait dit la parabole. » La parabole, loin de les mettre en garde, les amène à révéler ce qu’ils sont au fond.

Mais la parabole dévoile plus que la violence meurtrière qui peut animer les auditeurs. Elle en révèle aussi l’origine. Mais prenons garde d’en faire une lecture allégorique qui anéantit sa puissance signifiante. En particulier, évitons d’associer l’être humain à Dieu, les serviteurs aux prophètes, le fils à Jésus, bien que cela soit tentant. Cela évite au lecteur d’aujourd’hui d’être concerné.

« Un être humain planta une vigne et l’entoura d’une clôture et creusa un pressoir et bâtit une tour et la loua à des vignerons et s’absenta. »

L’être humain est dans ce verset un investisseur : il plante et équipe une pour la donner en location à des professionnels. Par la suite, il sera qualifié de seigneur de la vigne (v. 9). Entre temps, on apprend que la vigne n’est pas à proprement parler un investissement car son comportement n’est pas celui de quelqu’un qui veut simplement récupérer un loyer. On n’envoie pas ses serviteurs, et même son propre fils, se faire molester ou tuer pour récupérer une dette. Il y a autre chose en jeu.

2 Et au temps favorable, il envoya auprès des vignerons un serviteur pour qu’il reçoive, des vignerons, des fruits de la vigne.

3 Mais, l’ayant pris, ils le battirent et le renvoyèrent vide.

Un premier serviteur est envoyé pour que ce dernier reçoive des fruits de la vigne. Que sont ces fruits de la vigne ? Le loyer seulement ? On comprend que la vigne est destinée à donner des fruits. S’il y a un pressoir, c’est pour faire du vin. Les fruits désignent-ils le vin produit ?

Un serviteur est envoyé. Mais au lieu de le renvoyer les mains vides, il est l’objet de violence. Nous ne sommes plus uniquement sur le registre d’un loyer impayé.

Les versets suivants le confirment, avec une escalade de la violence.

4 Et de nouveau, il envoya auprès d’eux un autre serviteur : celui-là, ils le frappèrent à la tête et l’outragèrent.

5 Et il envoya un autre : celui-là, ils le tuèrent ; puis beaucoup d’autres : [les vignerons] battant les uns, tuant les autres.

Au v. 4, frapper à la tête et outrager révèle une atteinte à la dignité, une marque de mépris. Les vignerons considèrent le serviteur comme moins que rien. Et d’ailleurs, la logique de violence va jusqu’au meurtre (v. 5) : le faire disparaître des vivants. L’acharnement sur les serviteurs laisse penser à une haine contre le bâtisseur de la vigne. En frappant, outrageant ou tuant les serviteurs on atteint celui qui les envoie. Dans l’espace de la vigne, les vignerons sont les seuls maîtres. Tout rappel que cette vigne n’est pas leur œuvre déchaîne violence et meurtre. Nous sommes loin du contrat de location primitif. L’absence du bâtisseur est interprétée comme abandon de la vigne, voire comme déni du fait qu’ils doivent la vigne à quelqu’un d’autre.

L’acharnement du bâtisseur à envoyer d’autres serviteurs, sans intervenir lui-même, est incompréhensible si on en reste à une histoire de loyer impayé. Il agit comme s’il oubliait ou pardonnait le comportement précédent des vignerons, en leur donnant une nouvelle chance. Cette patience ne traduit pas une inconscience ou une indifférence, mais au contraire un espoir et une forme d’affection envers les vignerons. Mais son insistance ne semble entamer en rien les vignerons. Ils agissent comme un seul homme : aucune dissension n’apparaît entre eux ; ils font bloc.

On peut déjà comprendre qu’un contrat entre inégaux – entre un bâtisseur et des exploitants – contient en germe une violence sans fin. Cela pose la question fondamentale de l’alliance entre Dieu et les humains quand Dieu s’absente ou se tait, que traitent les premières Ecritures [1]. Mais aussi, par exemple, celle des parents et des enfants quand les premiers disparaissent.

6 Il en avait encore un, un fils bien-aimé ; il l’envoya, dernier auprès d’eux, disant : Ils respecteront mon fils

7 Mais ces vignerons se dirent entre eux :
Celui-ci est l’héritier : venez, tuons-le, et l’héritage sera à nous.

8 Et l’ayant pris, ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne.

Le fils, bien que se situant dans la série des envoyés du seigneur de la vigne, fait rupture. C’est le dernier possible, sachant que l’hypothèse de sa venue en personne est exclue dans la parabole. C’est un fils et non plus un serviteur : il ne représente pas le seigneur mais est, en quelque sorte, une part de lui, le fruit de sa chair. Il est qualifié de bien-aimé : cela confirme que son père n’est pas indifférent, mais mû par l’amour. Cet envoi a effet de révélation de la vérité des vignerons : qu’est-ce qui motivait vraiment leur comportement ?

Cette fois-ci nous entendons parler les protagonistes. Nous n’interprétons plus des comportements : nous entrons dans leur intimité. Pour le père, il s’agit du respect, opposé au mépris dont ont fait preuve les vignerons. Seulement de respect : aucune allusion aux fruits évoqués plus haut. Mais peut-être que ce respect était, au fond, le fruit attendu : le respect de l’autre, dans sa différence radicale en tant que dans la vigne on peut être autre chose que vigneron.

Les vignerons ne voient pas un fils bien-aimé mais un héritier. Leur raisonnement est bizarre : en tuant l’héritier, alors que son père n’est pas mort, ils n’ont aucune chance d’hériter eux-mêmes. A moins que dans leur tête, l’absence du père est équivalente à sa disparition. Ils n’envisagent pas son retour. La violence se nourrit de l’imaginaire, de l’illusion, de déni de la réalité.

Les vignerons tuent le fils et le jettent hors de la vigne pour plus qu’aucune trace ou signe ne rappelle l’existence même du seigneur de la vigne. Ce faisant, ils ont tout pour eux. Plus rien ne fait entrave à leur toute-puissance imaginaire.

9 Que fera le seigneur de la vigne ?
            Il viendra, et fera périr les vignerons et donnera la vigne à d’autres.

Jésus quitte le mode de parler parabolique en posant une question à ceux qui l’écoutent. Mais ces derniers ne répondent pas. Jésus continue en évoquant un scénario : le seigneur de la vigne viendra et conduira les vignerons à leur perte [2] (ce qui est différent de tuer). A l’avenir, il donnera cette fois la vigne au lieu de la louer. D’une certaine manière, le don devient possible parce qu’a été révélé où conduisait le refus de l’origine. Rien dans les personnages des vignerons n’a été trouvé digne d’un don.

Précisons que les personnages de la parabole ne sont pas à prendre comme des personnes réelles. En chacun, il y a du vigneron, mais aussi de quoi être sujet d’un don. Le don n’efface pas le donateur, il en est un rappel constant, mais pas sur le régime de la dette. Il n’y a rien à rendre, si ce n’est de rendre grâce. Il reste signe permanent d’un amour. S’approprier le don, c’est le perdre.

Ainsi cette parabole touche à une racine de la violence : le refus ou le déni de l’origine. Cela s’entendait déjà en Genèse 3, quand, en l’absence du divin, l’humain et sa femme ont mis la main sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal, arbre faisant signe que ce n’était pas eux qui avaient planté le jardin. Ceci sur la promesse d’un rusé serpent qui leur faisait miroiter un imaginaire : vous serez comme des dieux, vous hériterez de la divinité.

10 Et n’avez-vous pas lu cette Écriture :

La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue tête d’angle ; c’est là l’œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux. »

C’était déjà écrit dans les Écritures (psaume 118). Mais elles laissaient en suspens la figure de cette pierre rejetée. Les bâtisseurs peuvent être compris comme les vignerons, de leur point de vue. En anéantissant toute trace du bâtisseur originel, en particulier son fils, ils se sont vus comme étant eux-mêmes bâtisseurs. Une autre bâtisse est possible à partir du meurtre du fils est possible, où ce fils constitue une pierre angulaire.

 

Je (Raymond volant) partirai du point qui fait la jonction entre ces deux paraboles : le fils rejeté hors de la vigne et la pierre rejetée par les bâtisseurs.

Une vigne est plantée, installée, équipée et mise en location à des vignerons. Celui qui a planté la vigne et qui est à l’origine du projet, s’en va au loin laissant aux vignerons le soin d’exploiter cette vigne et de la faire fructifier. Ceux-ci agissent en propriétaires des fruits de la vigne et veulent tout garder, refusant de donner une part au maître. Viendra le fils, le bien-aimé ; il sera, comme les autres serviteurs qui l’ont précédé, maltraité, tué et rejeté hors de la vigne.

Le Seigneur, maître de la vigne, la donnera à d’autres et le projet va se poursuivre à partir du rejet du fils. Car le fils rejeté, comme la pierre rejetée par les bâtisseurs, deviendra pierre d’angle de la nouvelle construction : deux paraboles qui se rejoignent dans le fils.

Deux paraboles qui sont comme deux dynamiques dont la figure du fils est le point focal : une dynamique du refus du don conduit au meurtre du fils.

En refusant une part des fruits de la vigne, les vignerons oublient qu’ils ont reçu cette vigne en location. Ils veulent s’affranchir de cette condition et lorsqu’apparaît le fils, ils voient en lui l’héritier qui pourrait les empêcher de devenir propriétaires. Le Seigneur, maître de la vigne, les fera périr, ce que ils avaient, la vigne en location, leur est enlevé  (rappel de Marc IV, 25 : on lui enlèvera même ce qu’il a).

Le fils en tant que fils, c’est celui qui a reçu la vie. Fils, il s’inscrit dans la dynamique du don et personne ne peut lui enlever cette condition : en rejetant le fils, peut-on détruire son lien avec celui qui lui a donné la vie, faire que le fils ne soit plus fils ?

Non, nous dit la parabole, puisque la pierre rejetée, le fils rejeté, deviendra pierre d’angle de la nouvelle construction.

 

Le Livre de la Voie, 52

La vision taoïste dira les choses « autrement » (notre atelier s’appelant : « Lire la Bible autrement »)                                

Le Livre de la Voie, au chapitre 52, nous dit [3] :

« Le monde a une origine, l’origine du monde est Mère,
Appréhender cette Mère, c’est se reconnaître fils ;
Se reconnaître fils, c’est préserver la relation à cette Mère,
Et n’encourir, sa vie durant, aucun péril.

Bloquer les passages, fermer les portes,
C’est aboutir au terme sans s’épuiser.

Ouvrir tous les passages, multiplier les projets,
C’est atteindre le terme de sa vie sans la sauver.

Saisir l’infime, est lumière,
Garder la souplesse, est force.

Marcher dans la lumière, c’est retrouver l’illumination.
Éviter la catastrophe dernière,
Voilà la pratique de la Voie constante. »

Ce texte parle aussi de notre condition de fils-fille. Le mot chinois : « 子 : zi » ne distingue pas le masculin du féminin, « zi » : celui qui est enfanté. Nous sommes fils-fille de l’Origine du Monde, qui est Mère. A nous de reconnaître que nous sommes fils-fille, à nous de « saisir » cette réalité, cette vérité : appréhender cette Mère. L’étymologie du mot chinois « 得 : de » signifie : aller prendre de ses mains ce que notre œil a vu. A nous de nourrir, renforcer ce qui nous relie à la Mère-Origine-du-Monde.

Pourquoi nous dire cela ? Parce que nous pourrions penser autrement et croire que l’Origine-du-Monde, qui est le Non-Manifesté, n’existe pas et que nous pouvons nous en affranchir. Nous pourrions penser que la Mère-Origine-du-Monde est absente, comme le Seigneur-Maître de la vigne parti au loin.

Le Non-Manifesté engendre le Manifesté : l’Un, « 一 yi », donne naissance « 生 sheng » aux «万物 wan wu : dix-mille êtres. Le Manifesté, les dix-mille êtres, doivent préserver leur relation au Non-Manifesté.

Si donc nous appréhendons cette Mère-Origine du Monde, nous devons nous reconnaître fils-fille du Non-Manifesté et préserver cette relation, comme doit être préservée la relation du fils bien-aimé.

Le taoïsme est plus du côté féminin et sera donc attaché à cultiver la modalité « Yin » : inviter à la vie intérieure pour préserver notre énergie et ne pas nous disperser dans une multitude de projets, voir le petit, être attentif à l’infime, favoriser la douceur, donner de l’importance à nos petites lumières pour parvenir à l’illumination … C’est un travail permanent et constant.

Le confucianisme sera plus du côté « Yang » et privilégiera la relation au père, sans doute aussi notre culture occidentale !

Gardons au texte sa richesse de révélation de notre relation de fils-fille par rapport à notre Origine : nous sommes nés de la Mère-Origine-du-Monde et notre chemin, notre Voie, est de préserver cette relation en favorisant lumière et force par notre attention à l’infime et à la non-violence.

C’est le fils, parce que fils, qui devient pierre d’angle : le rejeter hors de la vigne n’anéantit pas le programme de la vigne, une nouvelle construction s’établit.et c’est merveille à nos yeux.

Préserver notre relation à la Mère-Origine-du-Monde, c’est notre salut, c’est notre chemin, notre Voie.

 

Le Livre de la Voie – chapitre 52     Daodejing 五十二章

 

天     下   有     始,   以为      天下 母。

Tian xia you   shi,    yi wei   tian xia  mu .

Le Monde a une origine, c’est du Monde la Mère

Le monde a une origine, l’origine du Monde est Mère.

 

即         得           其 母, 以   知       其   子;

Ji          de          qi  mu,  yi    zhi      qi    zi ;

Puisque appréhender cette Mère, c’est connaître son ses fils

Appréhender la Mère, c’est se reconnaître fils ;

 

即       知         其   子,复守   其     母,  沒身          不   殆。

Ji       zhi        qi    zi,  fu shou qi    mu,   mo shen    bu  dai.

Puisque connaître son-ses fils, préserver cette Mère, toute la vie ne pas péril

Se reconnaître fils, c’est préserver cette relation et n’encourir, sa vie durant, aucun péril.

 

塞     其 兑,  闭  其  门,       终身       不   勤;

Se    qi  dui,   bi  qi men, zhong shen bu  qin ;

Fermer sa bouche, fermer sa porte, tte la vie ne pas se dépenser

Bloquer les passages, fermer les portes, c’est atteindre le terme sans s’épuiser ;

 

开     其 兑,   济 其   事,       终   身               不     救。

Kai   qi  dui,     ji  qi   shi,   zhong shen           bu     jiu.

Ouvrir sa bouche, mener ses affaires, jusqu’à la fin de la vie pas de salut

Ouvrir les passages, multiplier les projets, c’est arriver au terme de sa vie sans salut.

见小曰明,                          守柔曰强。

Jian  xiao  yue  ming,   shou  rou  yue qiang.

Voir ce qui est petit s’appeler clarté, garder souplesse s’appeler force.

Saisir l’infime est lumière, garder la souplesse est force.

 

用       其   光,    复归       其 明,   无       遺           身   殃。

Yong  qi guang,  fu gui     qi ming, wu       yi        shen   yang

Utiliser sa lumière, faire retour à sa clarté, ne pas transmettre fin de vie malheur

Marcher dans la lumière c’est retrouver l’illumination, éviter la catastrophe dernière.

 

是     为         习       常。

Shi   wei        xi     chang.

Etre vu comme exercice constant

Voilà la pratique de la Voie constante.

 

[1]                L’Ancien Testament.

[2]                Apollumi : périr, mais pas forcément par homicide.

[3]                Voir traduction mot à mot en annexe.