Marc 5, 21-43 – Commentaire

Texte : Marc 5, 21-43 – Une vie secrètement reçue
Auteurs : Pierre Chamard-Bois () et Raymond Volant ()
Circonstance : suite à une rencontre du groupe « Bible et Tao » de Quimper (29)
Date : 2014
Traduction utilisée : voir traductions de travail

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On trouvera dans ce document un commentaire suivi du texte par Pierre Chamard-Bois, un commentaire taoïste par Raymond Volant

Le périple de Jésus et de ses disciples continue. Ils vont encore au-delà, vers une autre rive dit-on aussi. Reviennent-ils à leur point de départ après deux traversées qui ponctuent une excursion de Jésus dans l’étrange contrée des Géraséniens où le vivant et la mort s’entremêlaient ? Ou ce texte nous mène-t-il encore plus loin, là où la vie semble se perdre ?

Les disciples

21 Jésus ayant traversé à nouveau en barque vers l’au-delà, une foule nombreuse s’assembla près de lui, et il était au bord de la mer.

Le texte ne prend guère soin des disciples qui ne sont même plus mentionnés dans cette seconde traversée. Déjà à Gérasa, ils avaient été « oubliés » dans la barque au moment où Jésus mettait pied à terre. Comme s’ils avaient été largués dans cette aventure. On va cependant les retrouver dans la foule, près de Jésus, quand ce dernier demandera autour de lui qui a touché ses vêtements : « Tu vois la foule qui te comprime, et tu dis : ‘Qui m’a touché ?’ » Ils sont devenus prudents de parole après la première traversée qui fut bien mouvementée pour eux. Ils se contentent de souligner le paradoxe de la situation, d’une seule voix. Ils sont à peine distinguables de la foule. Plus loin (v. 37), trois d’entre eux seront choisis pour être avec Jésus : Pierre, Jacques et Jean. Il leur sera donné d’être témoins de quelque chose à eux trois encore réservée, comme à la Transfiguration et au jardin de Gethsémani.

Jésus : l’attraction

Quand Jésus débarque, une foule s’assemble près de lui, contre lui peut-on même dire car, deux fois, le texte précisera qu’elle comprime Jésus. Si au début du chapitre 4, Jésus a enseigné les foules, d’une barque sur la mer, à la juste distance qui permet de parler en paraboles, il est ici pris dans un corps à corps. Jésus attire la foule qui… lui colle aux basques. Cela ne mène à rien, voire fait obstacle. Par contre deux personnages sont distingués, eux aussi attirés par Jésus, mais d’une autre façon : Jaïre et une femme anonyme. Pour eux, c’est une question de vie ou de mort. Par eux, Jésus échappera à l’absorption dans la foule qui semble faire de lui un leader charismatique.

Nous retrouvons ici ce que nous avions recueilli dans le texte de la traversée de la mer : s’agit-il de prendre Jésus avec soi, ou d’être pris avec lui ? La foule prend Jésus avec elle, par contre la femme au sang perdu sera trouvée, ainsi que Jaïre, que Jésus prendra avec lui à l’annonce de la mort de sa petite fille.

« Il était au bord de la mer. » Ce lieu-frontière, cette limite entre l’espace régi par les humains et celui régi par des forces inconnues et imprévisibles, est son lieu. Jésus est au bord de l’eau, enserré, côté terre, par cette foule nombreuse. Il ne prend aucune initiative particulière : il s’y laisse rejoindre.

22 Et vient l’un des chefs de la synagogue, du nom de Jaïre, et, le voyant, il tombe à ses pieds 23 et le supplie beaucoup en disant que ma petite fille est à bout, afin que venant, tu lui imposes les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive.

Jaïre est qualifié de chef de la synagogue, un parmi d’autres. Pourquoi une telle précision ? On aurait pu simplement dire : un homme, du nom de Jaïre, vient… Plus loin, dans le texte, rien n’évoque une synagogue ou même une position élevée dans le champ religieux. Sur un registre de plausibilité historique on voit mal une synagogue particulière avec plusieurs chefs. Deux résonnances peuvent nous aider. La synagogue, comme son nom l’indique (en grec) est d’abord un lieu où l’on va pour être avec d’autres, pour faire assemblée. Jaïre vient dans ce lieu où une foule est rassemblée : il vient à la synagogue de Jésus. Allons-nous assister à une rencontre entre chefs ?

Par ailleurs, la précision « l’un des chefs » peut faire écho, plus largement, aux « chefs » que Jésus aura à affronter plus tard, les grands-prêtres, autorités religieuses suprêmes en Israël. Ceux-là mêmes qui ne pourront admettre quelqu’un comme Jésus qui rassemble des foules autour de lui. Le texte va décrire des personnages en perdition où cette autorité est mise en échec.

Jaïre perd son nom à peine énoncé : il ne sera plus dans la suite que chef de synagogue. Mais ce nom est peut-être gardé en réserve par le texte : Jaïre peut s’entendre en hébreu comme « il éveillera [1] ». Un hasard ? Ce nom est comme une discrète promesse de ce qui va venir, dans l’insu de celui qui le porte. Le chef de synagogue sera nommé le père de l’enfant (v. 40) au moment où la promesse de son nom s’accomplit par Jésus : il éveillera l’enfant endormi.

Pourquoi Jaïre vient-il ainsi à l’assemblée de la foule ? On ne le sait, mais il y voit Jésus et cela suffit pour qu’il tombe à ses pieds. Sa supplication est si insistante, que le texte passe du style indirect au style direct inclus [2]. Une voix se fait entendre là, qui n’est pas simplement celle d’un homme, d’un chef de synagogue. Dans tous les textes, s’entend, dans la manière dont les choses sont dites ou racontées, ce qu’on pourrait appeler la voix du narrateur [3]. Ici particulièrement où la convention grammaticale est bouleversée : « ma petite fille est à bout… qu’elle soit sauvée et qu’elle vive » On peut percevoir là comme une voix féminine, maternelle, dans ces mots d’à bout de souffle et de déchirement : « qu’elle vive ». Plus loin dans le texte (v. 40), cette voix viendra s’inscrire dans un personnage qui surgit sans avoir d’utilité pour le déroulement de l’histoire : la mère. Comme si la narratrice, entrant dans le texte par ce personnage, voulait entendre elle-même Jésus prononcer ces mots qu’elle rapporte, qui vont éveiller l’enfant : « Talitha koum ».

« Ma petite fille est à bout » : ni maladie ni de demande de guérison ne sont évoquées, seulement une affirmation que sa petite fille est à toute extrémité. Il s’agit bien plus qu’un diagnostic. La chute de Jaïre aux pieds de Jésus exprime la toute extrémité d’une vie qui s’en va.

Quand on est au bout du rouleau, il n’est plus question de guérison ni même d’amélioration de son état. La seule question qui compte est celle de savoir si on verra le jour se lever demain. Et encore… le désir de vivre s’en est allé. Le temps ne compte plus. S’endormir, si c’est possible, pour échapper à ce qui engloutit [4]. En finir pour ne plus avoir à lutter.

Il propose à Jésus un scénario d’intervention : « Tu lui imposes les mains ». Cela ne se passera pas ainsi. L’imposition des mains peut être associée à la transmission d’une force par contact physique. La rencontre de Jésus avec la femme reprendra cette figure, mais d’une autre manière : la force ne sera pas la cause de sa guérison ou de son salut, mais elle témoignera dans le corps de Jésus de la réalité de cette guérison. Quant à la petite fille, Jésus la prendra par la main et lui adressera une parole.

La demande de Jaïre pour sa petite fille est celle d’un salut qu’il identifie à la vie. Oui, mais de quelle vie bénéficiera-t-elle ? D’une survie ou d’une sur-vie ? D’une vie qui, de toute manière, conduira un jour à la mort ou d’une autre vie qui n’est pas encore dévoilée ?

« 24 Et il (Jésus) s’éloigna avec lui, et une foule nombreuse le suivait, et ils le comprimaient. »

Jésus ne répond pas par une parole, mais part en compagnie du chef de synagogue. On ne sait pas ici si son attitude est acquiescement à la supplication telle qu’elle a été formulée. Le texte réserve des surprises. Jésus s’éloigne du bord de mer, lieu du rassemblement de la foule, et lieu d’où il peut parler en parabole. Ce n’est plus le temps d’un enseignement, mais de la mise en œuvre dans des corps de ce que sa parole annonçait. Cependant la foule suit Jésus, scotchée à lui. Mais au sein de la foule, une femme va changer le cours des choses.

Dans le secret des corps

25 Et une femme, qui était atteinte d’écoulement de sang depuis douze ans, 26 et qui avait beaucoup souffert de beaucoup de médecins, et avait dépensé tout ce qui était à sa disposition, et n’avait profité en rien, mais, bien plus, était allée de mal en pis,

27 avait entendu (parler de) Jésus ; venue par derrière dans la foule, elle toucha son vêtement, 28 car elle disait : « Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée. »

29 Et aussitôt la source de son sang fut desséchée, et elle connut par son corps qu’elle était guérie de son fléau.

Le fil du récit s’interrompt. Une rencontre inattendue retarde la venue de Jésus alors qu’il y avait manifestement extrême urgence. Cela sera fatal à la petite fille de Jaïre. Une femme serait sauvée au prix de la perte d’une petite fille ? Non, ce retard est bienvenu pour que soit dévoilé que ce qu’on croyait perdre conduit à un salut. Comme dans le récit de Lazare, dans l’évangile de Jean [5]. Il y a une vie, une vitalité, qui mène à la mort, et une autre, voilée par elle, qui n’est pas affectée par la mort.

La femme est à bout de ressources. Son sang – sa vie – s’écoule et semble se perdre en permanence. Comme une source intarissable qui disparaît dans les sables. Son corps échoue à la retenir. Les médecins empirent le mal, non qu’ils soient incompétents ou rapaces comme certains l’imagineraient, mais parce qu’il s’agit ici d’autre chose que d’une maladie, qu’une atteinte à la vitalité. La relation marchande avec eux n’aboutit qu’à aggraver la situation. La vitalité ne s’épuise pas chez cette femme, mais elle n’engendre rien, elle est stérile, elle déborde.

Nous connaissons des personnes qui débordent de vitalité ou d’énergie. Et nous les envions parfois. Mais… où cela les mène-t-il ? Griserie de vivre, étourdissement dans des activités multiples, recherche permanente de l’assouvissement de ses désirs, surf sur la réussite, dilapidation d’énergie, peur du vide, défis lancés à la mort… Mais, au fond de soi, la souffrance sourde, l’angoisse de passer à côté de l’essentiel, de la « vraie vie ». Comment arrêter le maelström sans se désintégrer ? Des accidents de parcours, comme un licenciement, une maladie, un burn-out, s’en chargeront un moment ou un autre. Ce n’est pas une maladie que d’être débordant de cette vie qui part en fumée. C’est une perdition.

La femme vient en secret, au cœur de la foule, contrairement au chef de synagogue qui n’a pas caché sa désolation. Le mal de la femme, son fléau, ne peut être étalé sur la place publique. Il isole, il reste à l’intime, il ne peut s’avouer. Pas encore.

« Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée. » Qu’a-t-elle entendu de Jésus pour se tourner en dernier ressort vers lui ? Qu’importe, dit le silence du texte à ce sujet. Mais quelque chose de Jésus était parvenu jusqu’à elle au point qu’elle se dise, avec une certitude déconcertante, qu’elle sera sauvée de toucher ses vêtements. Pas guérie, sauvée. Elle ne vient pas dérober à la sauvette un remède de plus. « Au moins ses vêtements » : petite expression, mine de rien, peut mettre la puce à l’oreille du lecteur attentif. Quelque chose d’autre pourrait-il être touché ? Associons cela au fait que le narrateur dise qu’elle a touché son vêtement, et non ses vêtements. Les vêtements, on sait ce que c’est, et Jésus utilisera cette façon de parler pour interroger autour de lui : « Qui a touché mes vêtements ? », renforçant l’aspect paradoxal de ce qui s’indique là.

Qu’a touché réellement la femme pour qu’elle expérimente corporellement la libération de son fléau ?

29 Et aussitôt la source de son sang fut desséchée, et elle connut par son corps qu’elle était guérie de son fléau.

30 Et aussitôt Jésus, percevant en lui-même la force qui était sortie de lui, se retournant dans la foule, disait « Qui a touché mes vêtements ? »

Jésus en perçoit quelque chose. Ce ne peut être le toucher matériel avec l’étoffe qu’il porte. La femme a touché quelque chose de lui que le vêtement laisse entrevoir ici. Une telle figure traverse toute la Bible, des vêtements donnés par Dieu à Adam et Eve, à la tunique de Joseph en Egypte, au manteau du prophète Elie… jusqu’à la tunique sans couture de Jésus qui ne sera pas déchirée au pied de la croix mais tirée au sort. Ils font signe vers quelque chose d’autre que le corps physique qui les porte. Un autre corps, que certains nomment un corps de résurrection, qui n’est pas acquis après la mort, mais qui dès maintenant anime chacun d’une vie autre, nommée par exemple vie éternelle dans l’évangile de Jean. En voulant toucher les vêtements de Jésus, la femme a touché, à son insu, ce corps qui traverse la mort. La force que Jésus perçoit en témoigne. Alors qu’il était comprimé en son corps physique par la foule, son corps de résurrection trouve en cette femme à bout de ressources à épandre sa puissance de vie. La source du sang de la femme est desséchée du fait même que la source du ressuscité, en elle, trouve à jaillir[ 6].

Cela peut-il nous arriver aussi ? Jésus a laissé derrière lui un vêtement d’Ecritures. Quand nous les lisons non pas comme de simples écrits de morale, de sagesse ou d’histoires édifiantes, tous ces vêtements dont nous revêtons volontiers nos existences pour vivre un peu mieux, quand nous les lisons comme un point de contact avec sa mystérieuse présence entre nous, il arrive parfois que nous en recevions une vie inédite, inouïe. C’est l’enjeu de la lecture des Ecritures : nous éveiller à ce corps de résurrection qui a sa demeure dans celui du Christ.

Révélation réciproque

32 Et il regardait alentour pour voir celle qui avait fait cela.

33 Or la femme, prise de crainte et tremblante, sachant ce qui lui était advenu, vint et tomba devant lui et elle lui dit toute la vérité.

34 Celui-ci lui dit : « Fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois saine de ton fléau. »

Jésus ne sait pas de qui il s’agit. Il cherche une femme à découvrir [7]. Elle ne fuit pas, elle se laisse trouver, dans la crainte et le tremblement de l’incroyable qui lui est arrivé. Comme Jaïre, elle tombe devant Jésus. Elle se livre à lui, dans toute sa vérité. Sans doute pas seulement à propos de ce qu’elle a fait (le texte aurait plutôt dit « elle lui dit ce qu’elle avait fait »), mais dans toute la vérité de son existence, d’avoir tout mis dans la recherche de ce simple contact avec les vêtements de Jésus alors que tout le reste avait échoué.

Jésus la relève par sa parole. Il l’appelle fille et non pas femme. Il l’introduit dans une filiation qui n’est pas celle de cette vie qui se perdait, mais celle dont lui-même, Jésus, est issu. Il lui révèle sa foi qui lui a ouvert l’accès à la source de la vie. La foi n’est pas de croire en Jésus ni même en celui qui est source de cette vie, elle est simplement disposition à la recevoir, sans s’accrocher à la vitalité qui disparaît dans la mort. Douze ans de recherches vaines qui conduisent, in extremis, à une rencontre salvatrice.

Jésus ne la retient pas, ne lui propose pas de le suivre. Il l’invite désormais à suivre sa route, apaisée, certaine de ne plus retomber dans sa quête épuisante d’une vie impossible à retenir. Une parole qui fonde une nouvelle existence du fait qu’elle lui a révélé sa vérité profonde de fille, sauvée par cette foi qui l’abrite.

La femme et la petite fille

35 Il était encore en train de parler quand viennent de chez le chef de synagogue des gens disant : « Ta fille est morte ; pourquoi déranges-tu encore le Maître ? »

36 Mais Jésus, ne tenant pas compte de la parole qui avait été dite, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »

Le retour au récit principal est corrélé au plus près de ce qui vient de se passer avec la femme-fille. Jésus parlait encore à la femme quand une autre parole vient recouvrir la sienne. « Fille, ta foi t’a sauvée » / « Ta fille est morte ». Parole de vie recouverte par une parole de mort. Mais Jésus ne relève pas pour le moment cette dernière. Il se tourne vers le chef de synagogue, avant même que ce dernier n’ait pu exprimer quoique ce soit : « Crois seulement ». Pas un mot à propos de sa petite fille, mais une invitation à cette même foi qui avait sauvé la femme, à cette foi silencieusement déjà là mais qui risque, à cet instant terrible de l’annonce de la mort, d’être engloutie avec le désespoir.

Faisons un pas de plus.

On peut aussi entendre que la mort de la fille du chef de synagogue advient au moment où la source du sang de la femme est desséchée. Douze ans dans les deux cas : la petite fille est apparue au moment où la femme a pris conscience que sa vie se perdait. Ces deux personnages du texte sont à rapprocher, à corréler. Beaucoup de choses y contribuent : les douze ans, la nomination de fille ou jeune fille, le fait d’être au bout du rouleau, le secret dans lequel elles sont relevées. Comme si la petite fille survivait du sang perdu de la femme. L’arrêt de la perte signe l’arrêt de mort de la petite. Que devient alors cette enfant que la femme abritait en elle à son insu ? Aucune parole n’appelait cette enfant à naître, aucune parole ne l’atteignait pour l’appeler à vivre, ne traversait le corps de la femme jusqu’à elle. Un chef de synagogue, du haut de sa fonction, ne peut faire entendre une telle parole, appel à naître, qui puisse atteindre l’enfant. Jésus la prononcera, cette parole première dans cette langue originelle oubliée [8] : « Talitha koum ». C’est comme si le texte continuait de dévoiler ce qui a été initié pour la femme dans la figure de la petite.

Les deux personnages de la femme et de la petite fille forment une seule figure : celle qui fait entendre que tout humain abrite en son sein un enfant qui n’est pas encore né ou est en voie de naissance. Naissance d’en haut, ou, comme dit l’évangile de Jean, une naissance dans l’Esprit, à l’appel de la voix du Père que le Fils, dans les paroles du Jésus, fait entendre. On retrouve la figure de cet enfant dans celle des frères, par exemple sous les traits d’Abel, ou dans l’évangile de Jean sous les traits du disciple que Jésus aimait.

L’enfant à naître

37 Et il ne laissa personne l’accompagner, si ce n’est Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques. 38 Et ils viennent dans la maison du chef de synagogue et il aperçoit du vacarme, des gens qui pleurent et poussent force cris.

39 Et entrant, il leur dit : « Pourquoi faites-vous du vacarme et pleurez-vous ? L’enfant n’est pas morte, mais elle dort. » 40 Et ils se moquaient de lui. Mais lui, les mettant tous dehors, prend avec lui le père de l’enfant et la mère, et ceux qui étaient avec lui, et il pénètre là où était l’enfant.

« L’enfant n’est pas morte, mais elle dort ». L’enfant dont il est question ne peut mourir en effet. Il reste en sommeil dans l’attente du moment favorable où celui en qui il demeure laissera passer la voix du Père. Le malentendu sur ce qu’est la vie, et donc la mort, exprimé par les gens qui pleurent et crient, n’arrête pas Jésus qui les met dehors. A leur vacarme s’oppose la parole qu’il prononcera pour l’enfant. Le texte précise qu’il prend avec lui le père de l’enfant, ainsi nommé alors qu’auparavant le chef de synagogue parlait de sa petite fille. « Et la mère. » Elle apparaît brusquement à ce moment là. Elle n’est ni mère de l’enfant, ni l’épouse du chef de synagogue. Personnage discret, figure de la narratrice comme nous l’avons déjà dit, et aussi peut-être de la femme sauvée. Les représentations de la famille, père-mère-enfant, sont chamboulées pour que se fasse entendre que l’enfant qui habite en chacun, qu’il soit homme ou femme, ne naît pas du sang mais de la voix qui appelle à la vie.

41 Et prenant la main de l’enfant, il lui dit : « Talitha koum », ce qui s’interprète : « Jeune fille, je te le dis, éveille-toi ! »

« Talitha koum » signifie littéralement « Jeune fille, debout » en araméen. Si le grec, la langue des évangiles est langue de communication, l’araméen est la langue maternelle comme on dit, la langue dans laquelle a été engendrée cette enfant. Le texte ne traduit pas : il donne une interprétation (cachée, sous-jacente d’après le mot grec). On voit l’écart signifiant. L’interprétation introduit « je te le dis » qui explicite que celui qui parle s’engage dans sa parole et ne prononce pas simplement des mots magiques [9]. Et l’injonction de se lever est rendue par un « éveille-toi » qui vient confirmer l’affirmation de Jésus sur le sommeil de l’enfant. Se lever ou s’éveiller sont deux manières de dire la résurrection (le mot résurrection n’existe pas dans les évangiles).

Comme la femme fut appelée fille, l’enfant est interpellée comme jeune fille. Sauvées l’une comme l’autre par la révélation, par le Christ, le ressuscité, de leur filiation originelle.

Comment va vivre cette jeune fille ? C’est avec cela que termine le texte. « Il dit qu’il lui soit donné à manger », sans précision de qui lui donnera à manger, ni avec quelle nourriture. Ces précisions seront pour plus tard, car tout cela doit rester dans le plus grand secret, jusqu’à ce que celui qui a éveillé l’enfant donne sa propre vie, son corps et son sang, pour que vivent les jeunes fils et les jeunes filles nés d’en-haut que nous sommes appelés à devenir.

Lao-tseu et Marc 5, 21-43

L’histoire de deux rencontres de Jésus, celle avec un père dont la fille est à bout et celle avec une femme qui avait beaucoup souffert et était au bout du bout.

Cette femme avait entendu parler de Jésus et elle espérait être guérie de son mal en s’approchant de lui. Elle fait la démarche jusqu’à aller toucher ses vêtements : elle franchit ainsi un interdit qui l’obligeait elle, femme impure, à se tenir à l’écart des hommes. Jésus répond à son mouvement d’approche. « …percevant en lui-même la force qui était sortie de lui » Jésus demande qui a touché ses vêtements. Il engage le dialogue et s’établit ainsi entre lui et cette femme une relation. Jésus, cette femme, deux personnes, éloignées l’une de l’autre, vont se rapprocher : de la situation de deux, ils vont passer à trois par cette relation construite sur :

  • la foi de la femme envers Jésus, d’une part,
  • et la force sortie de Jésus vers la femme, d’autre part.

Entre eux deux est née une relation, un troisième terme : la femme + Jésus + la relation les unissant.

Troisième terme qui fait que cette femme est sauvée. Sans ce troisième terme, sans cette rencontre de la femme avec Jésus et de Jésus avec la femme, rien ne se serait passé. Il fallait que cette femme aille vers Jésus et il fallait que Jésus se retourne vers elle pour qu’advienne le salut. Exprimé en langage elliptique, nous disons que de deux ils sont passés à trois.

Lao-tseu dit que : «  二 生 三 er sheng san : deux donnent naissance à trois  ». Deux est la situation de l’univers et la situation de tout être dans cet univers : ciel et terre, jour et nuit, masculin et féminin… Deux, à la fois différents et complémentaires, deux appelés à faire naître un troisième terme, deux appelés à produire trois, troisième terme que nous ne percevons pas à première vue, mais qui fait le lien entre les deux termes et qui est nécessaire à leur existence.

Nous convenons tout naturellement qu’une montagne se présente sous ses deux versants, mais il nous faut reconnaître que ces deux versants doivent être l’un contre l’autre, reliés l’un à l’autre, pour former une montagne. De même, pour que l’humanité perdure il faut l’union du masculin et du féminin. Sans relation entre masculin et féminin, l’humanité est appelée à disparaître.

Si nous relisons le récit de la rencontre de cette femme avec Jésus à la lumière de cette vision taoïste nous verrons que l’importance de ce moment est dans la relation établie entre Jésus et cette femme ; cette relation va de l’une à l’autre et de l’autre à l’une. En créant cette relation, la femme et Jésus se situent dans une dynamique « harmonieuse ».

Situons cet évènement aux dimensions de l’univers : les dix-mille êtres de l’univers sont dans la situation de « deux appelés à devenir trois », trois qui les met sur la voie de l’harmonie. Pour le taoïste deux sont, dans sa vision « mythique » du cosmos, issus de un :

一 生 二   yi sheng er : un donne naissance à deux. Comme l’enfant ne peut venir que de la mère, ainsi le « Deux » ne peut sortir que du « Un ». L’Un se développe et se déploie dans le Deux, Deux devenant le lieu, l’espace dans lequel l’Un se manifeste.

Mais que dire de l’Un ? L’Un est également désigné dans la langue chinoise par le «  无 : wu : la négation, ne pas exister… ce qui ne signifie pas le ‘néant’, mais le ‘non-manifesté’ ». Un second terme utilisé également pour exprimer la négation : « 没 mei », représente d’ailleurs ce qui est immergé, ce qui n’apparaît pas. L’Un, le « non-manifesté », devient « manifesté » dans le Deux. Au chapitre 1er du Daodejing, il est écrit que « le sans-nom est le commencement du Ciel-Terre » : à l’origine du Ciel-Terre est le « sans-nom », le non-manifesté, c’est parce qu’il n’y a rien (de manifesté) que Ciel et Terre peuvent commencer à exister, à ek-sister. Le « non-manifesté », l’Un, pourra être « nommé » dans le Deux, que constitue le « Ciel-Terre ». Le Deux est ainsi comme la Parole de l’Un, la Parole de l’Unique, la Parole de l’Absolu. L’unité primordiale n’est visible que dans et par une dualité.

Cette vision taoïste peut évoquer en nous les premières lignes du prologue de Jean : « Au commencement était le ‘Logos’, la Parole …».

J’ai pris ce long détour pour mieux faire apparaître la réalité et les dimensions, « la hauteur, la profondeur… » de la relation entre Jésus et cette femme : ce qui les « ré-unit » les met sur le chemin, la Voie, vers l’Un. C’est par ce chemin que la femme est sauvée, qu’elle retourne à la Vie : « sois saine de ton fléau ». C’est sur ce chemin que Jésus est, lui aussi, « sauvé ». De « Deux », lui et cette femme, sont passés à « Trois », en tension vers une harmonie qui est figure de l’Un et c’est sur le chemin de cette relation que Jésus se situe dans le « retour vers son Père ».

Une autre relation s’établit entre Jésus et Jaïre, un des chefs de la synagogue. Cette relation, qui ne se limite pas à une relation à deux, demeure tout au long du récit très personnifiée. Jésus répond à la demande de Jaïre et « s’en alla avec lui », mais se séparant de la foule, « il ne laissa personne l’accompagner, si ce n’est Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques ». Arrivé à la maison du chef de synagogue il aperçoit du vacarme, des gens qui pleurent et poussent force cris. Les « mettant tous dehors, il prend avec lui le père de l’enfant et la mère, et ceux qui étaient avec lui, et il pénètre là où était l’enfant… ». Le texte nous montre un Jésus attachant de l’importance à sa relation avec les uns et les autres et nous pouvons donner à ces relations la même réalité et les mêmes dimensions que celles que nous avons vues dans sa rencontre avec la femme « malade depuis douze ans ».

Nous pouvons lire le récit de ces deux rencontres aux dimensions de l’univers et dire que Jésus pour « retourner à son Père », doit passer par le « Deux » et le « Trois » !         

 

[1]Ya’ir. Une autre interprétation possible donnerait : « il éclairera ».

[2]  Il n’est pas écrit : « en disant que sa petite fille est à bout, afin que, venant, il lui impose… »

[3] Ou, plus simplement, la voix du texte, pour ne pas être tenté d’identifier le narrateur à l’auteur.

[4]Voir par exemple : La traversée de l’en-bas, de Maurice Bellet.

[5] Jean 11 : Jésus retarde son départ pour rejoindre son ami Lazare au point que ce dernier meurt et est enterré avant son arrivée.

[6] Cf. en Jean 4, la rencontre de Jésus et de la Samaritaine.

[7] Le verbe voir, ici, évoque un regard en profondeur, en vérité.

[8] Celle dans laquelle les apôtres parlèrent à la Pentecôte, la langue propre à chacun dans laquelle les auditeurs ont été engendrés (Actes 2, 8).

[9] On retrouve ce refus de la magie qui aurait pu aussi être interprétée dans la force qui sort de Jésus.