Note de la rédaction :
Cet article est une lecture du chapitre 12 des Actes des Apôtres. Nous recommandons vivement aux lecteurs et lectrices de commencer par lire ou relire le texte biblique dont il est question. Une traduction littérale vous est proposée.
Différents titres sont habituellement donnés à ce passage, selon les traductions. Pour la TOB : « Exécution de Jacques, arrestation et délivrance de Pierre » et « La mort du roi Hérode ». Pour la Bible de Jérusalem : « Arrestation de Pierre et sa délivrance miraculeuse » et « La mort du persécuteur ».
Mais aucun de ces titres ne laisse transparaître la force de la Parole.
Ça raconte quoi ?
L’épisode est riche en rebondissements.
Le passage commence par évoquer la persécution qu’Hérode entreprend à l’égard de membres de l’Église. Il fait tuer Jacques et emprisonner Pierre (v. 1-4).
La séquence suivante décrit ce qui arrive à Pierre dans la prison (v. 6-8) ; puis, sa sortie de prison (v. 9-11) ; la suite du récit montre Pierre frappant à la porte d’une certaine Marie, puis sa présence et ses paroles à l’intérieur de la maison (v. 12-17).
Pierre ayant disparu, Hérode le fait chercher et le chapitre se termine par la mort brutale d’Hérode après une grandiose prestation (v. 18-23).
Le v. 24 vient clore, sur un autre registre, cette séquence mouvementée.
Des pierres de butée
Des questions se posent immédiatement quand on lit ce passage, car il nous laisse perplexes : s’agit-il là d’un miracle au sens de prodige, c’est-à-dire quelque chose d’inexplicable selon la raison ? Pouvons-nous le classer dans les récits de résurrection ?
Dans les groupes de lecture, les participants réagissent : « La libération de Pierre, c’est trop beau pour être vrai ! » ; « C’est sûr que les chaînes, elles ne tombent pas comme ça et que les portes ne s’ouvrent pas comme par enchantement ! Mais alors, qu’est-ce qui s’est passé ? » ; « Et pourquoi, lui aussi, Pierre, va devoir frapper à une porte ? » (Ac 12, 13). « Comment se fait-il que la jeune servante n’ouvre pas tout de suite la porte à Pierre ? » (Ac 12, 13-14). Ou encore, à propos de la mort brutale d’Hérode : « C’est quand même un peu gros qu’Hérode tombe raide mort, ‘dévoré par les vers’ ! » (Ac 12, 23)
Nous butons sur un certain nombre d’éléments, le récit nous déroute et c’est heureux[1] ! Sinon, nous serions tentés de confier le scénario à un metteur en scène pour filmer une belle évasion !
Pierre et Hérode (v. 1-6)
La figure d’un roi qui porte la mort
Tandis que les disciples organisent la collecte solidaire au bénéfice des frères en Judée par l’entremise de Barnabé et de Saul (Ac 11, 28-30), le roi Hérode entre en scène au début du chapitre 12 : il met la main sur quelques membres de l’église, « il jeta les mains [sur eux] pour les maltraiter » (12, 1).
C’est la figure d’un roi autoritaire et sanguinaire qui est posée là : il fait tuer Jacques, le frère de Jean ; pour faire bonne mesure, puisque cela plaît aux Juifs, ou plutôt aux autorités juives, il fait arrêter Pierre et le mettre en prison, en attendant de le faire comparaître devant le peuple après la Pâque.
Combien la dignité humaine peut être bafouée par des rois fantoches, désireux d’asseoir leur domination et de s’attirer les faveurs !
La figure de la garde : la garde soldatesque ou celle de la prière ?
La manière dont cela nous est raconté donne vraiment l’impression que c’est Hérode lui-même qui exécute les actes, qui se saisit de Pierre, qui le met en prison « en le livrant à quatre escouades de quatre soldats pour le garder » (v. 4). L’excès de gardiens pour un seul homme nous alerte : aux quatre points de l’horizon de notre monde, il faut tenter de mettre la main sur Pierre, cette figure de disciple étrangement « livré » à la soldatesque, comme son Maître avant lui !
Cela se passe aux « jours des azymes » (v. 3), des pains sans levain de la Pâque : voilà, pour nous situer dans la mémoire pascale.
Tandis que Pierre est « gardé » dans la prison, « une prière est faite ardemment à Dieu par l’Église pour lui » (v. 5b). Nous ne savons pas où se fait cette prière mais elle tient lieu de garde pour Pierre. Nous entendons que la vraie « garde » n’est sans doute pas celle mise en place par Hérode !
Cela me touche infiniment : qu’est-ce qui me garde véritablement dans ma vie, qu’est-ce qui m’a gardée au temps de la grande épreuve ? Ce ne sont pas tous les garde-fous que je me suis constitués, toutes les garanties « tous risques » dont je me suis entourée. Non, c’était, c’est le fait d’être reliée à d’autres et par eux, les frères et les sœurs, d’être confiée à Celui-là qui nous tient dans sa main.
La figure de Pierre le « réveillé », le libéré de ses chaînes (v. 7-11)
La nuit où les chaînes tombent
Voici qu’un ange du Seigneur se présente : « une lumière resplendit dans la maison » ; il a suffi que le porteur de parole du Seigneur advienne pour que la prison se change en « maison » de lumière.
La Parole qui vient frapper le corps
L’ange frappe le côté de Pierre pour le « réveiller » en lui disant (v. 7) : « Lève-toi vite ! ». Nous avons là les deux verbes qui disent la résurrection : « réveiller » et « se lever ».
Aussitôt, « les chaînes de ses mains tombèrent », comme par enchantement ! En fait d’enchantement, c’est plutôt la brèche ouverte par la parole qui frappe le côté qui nous émerveille : oui, nous le disons sans trop y penser, d’une parole entendue : « Cela m’a frappé ! ». C’est la parole qui nous donne de voir, de voir autrement.
Quand survient le réveil par la Parole, les prisons de nos vies deviennent maison habitable inondée de lumière et les chaînes tombent et les portes s’ouvrent !
Combien de fois ne faisons-nous pas l’expérience que c’est la Parole de Dieu venant nous visiter qui éclaire l’espace où nous nous tenons et surtout qui le transforme en une demeure. Et cette parole nous advient par les autres, eux qui sont aussi désireux de l’entendre, eux qui sont nos compagnons et compagnes de route, de lecture.
La mort de ma fille lorsqu’elle avait 24 ans m’a laissée effondrée, sans force, dans la prison du désespoir. Un ami, un certain Jean Calloud, un guide remarquable pour nous accompagner dans la lecture de la Bible, n’a cessé de m’écrire et de me dire cette parole : « Ta fille est vivante, plus vivante que nous ! ». Combien de fois il a dû frapper à la porte de mon cœur inerte, pour que la parole fasse son chemin et me réveille à la vie ! Bien sûr, il y a eu d’autres présences consolantes à mes côtés, mais j’éprouve encore une grande gratitude d’avoir eu sur ma route ce frère, pour me dire et redire avec douceur, jusqu’à ce que je ne résiste plus à entendre cette parole : « Ta fille est vivante, mais pas comme tu le souhaites.»
Je garde aussi en mémoire l’exclamation d’une personne qui était dans un de mes groupes de lecture de la Bible ; il avait fait un séjour en maison d’arrêt et malheureusement il lui a fallu y retourner ; nous avions lu ce passage de la libération de Pierre et à la fin, il s’est écrié : « Mais alors, même si je retourne en prison, je peux croire que mes chaînes vont tomber aussi pour moi ? »
Je ne sais pas trop ce qu’il voulait exprimer par là, mais j’ai senti que ça le mettait en joie et que ça lui ouvrait un chemin. Merveille que cette Parole qui fait ce qu’elle dit, quand elle est reçue, à son heure !
Le parcours de « sortie », les étapes de la « traversée »
Pour Pierre libéré de ses chaînes, c’est l’expérience, dans la nuit de la prison/tombeau, d’être relevé de la mort par la Parole vivante qui vient le frapper.
Alors commence pour lui un parcours de ressuscité : il lui faut être équipé : « Ceins-toi et lace tes sandales » ; puis : « enveloppe-toi de ton manteau et suis-moi » (v. 8). Les fils d’Israël sortant d’Égypte avaient aussi la ceinture aux reins ; les sandales figurent la marche en avant à assumer ; le manteau est comme la marque de la créature nouvelle qu’il est devenu. Pierre, totalement dans l’obéissance (l’écoute) de la parole, sort guidé par l’ange.
Qu’est-ce qui (ou qui) nous guide pour nous sortir de nos enfermements ? De quel « équipement » avons-nous besoin pour prendre le chemin de la libération, de la sortie de prison, de la résurrection ? Quel manteau de parole pourra nous envelopper ?
Les étapes de la sortie de prison sont nombreuses : il faut franchir un premier poste de garde, un second, puis la porte de fer qui mène à la ville, celle-ci s’ouvrant d’elle-même (v. 10), et continuer de se laisser conduire « au long de la rue unique ». La ville elle-même n’est accueillante que si l’on parvient à ce lieu unique, indéterminé et pourtant pas confondu avec d’autres espaces.
Pour la conversion de Paul, il fallait qu’il soit amené à la rue appelée « la voie droite ». Pierre, lui, est conduit à « la rue unique ». L’ange s’éloigne, aussitôt qu’ils ont emprunté « la rue unique », figurant la seule voie possible pour vivre de la vie nouvelle, celle d’un « ressuscité ».
Qu’est-ce qui se passe vraiment ? Le non-savoir
Le récit nous révèle que Pierre ne sait pas ce qui lui arrive, il lui semblait avoir une vision : « il ne savait pas que ce qui se passait grâce à l’ange était vrai » (v. 9).
Cette phrase ne manque pas de m’interroger : Pierre est dans le non-savoir de la vérité de ce qui advient pour lui. « Il lui semblait apercevoir une vision ». A nous d’entendre que si nous sommes dans la quête de savoir ce qui s’est passé exactement pour Pierre, nous ne sommes pas ajustés à ce que ces paroles font en nous, nous voudrions être dans la maîtrise des événements et être en mesure de les expliquer.
Mais quand il s’agit de ce qui advient pour nous dans nos chemins orientés par la Parole, nous ne sommes pas plus avancés que Pierre : nous ne savons pas ! Cependant, nous faisons confiance, étonnamment ! L’inattendu d’une libération, nous l’expérimentons, mais pouvons-nous en rendre compte de façon claire ? C’est bien après que les choses prennent sens, comme pour Pierre qui pourra le raconter aux « frères ».
Au départ de l’ange, Pierre « revient à lui-même », qu’est-ce à dire ? Il revient à la réalité ? Ou plutôt, il est en mesure d’interpréter après coup ce qui lui est arrivé : « Maintenant, je sais vraiment que le Seigneur a envoyé son ange et m’a arraché de la main d’Hérode et de toute l’attente du peuple des Juifs » (v. 11). Nous comprenons aisément qu’il précise que l’ange lui a permis d’échapper à Hérode, mais que veut dire « être arraché à l’attente du peuple des Juifs » ? Sa libération, sa sortie (remarquons l’insistance du passage sur ce verbe « sortir » : v. 9 et 10) a une portée infiniment plus importante que d’échapper à Hérode ; il n’a plus à attendre le Messie comme le fait le peuple des Juifs, il a fait l’expérience de la Résurrection ; le chemin du passage de la mort à la vie lui a été ouvert par le Seigneur, par la Parole vivante qui l’a réveillé.
C’est bien après que les choses prennent sens pour nous également comme pour Pierre ; « ayant réalisé » il pourra le raconter aux « frères ». Nous aussi, parfois longtemps après l’expérience vécue, nous arrivons à la raconter aux frères et sœurs qui nous accompagnent.
Est-ce que nous attendons encore un salut qui nous est déjà donné, une libération dans laquelle le Christ nous a déjà entraînés ? Ne sommes-nous pas déjà ressuscités, relevés de la mort avec le Christ comme le souligne saint Paul ? Là aussi, il faut que la Parole vienne nous frapper et nous frapper encore pour que nous accueillions que nous sommes déjà sauvés ; l’espérance nous permet de jouir déjà de ce que nous espérons.
Pierre frappe à la porte (v. 12-17)
Pierre vient à la maison de Marie, là où se trouve une assemblée de prière, peut-être cette prière était-elle aussi celle qui gardait Pierre !
Pierre frappe « à la porte du portail » ; ce redoublement nous intéresse. Là aussi, il y a des portes à franchir, non pas pour Pierre mais pour que ceux qui sont rassemblés à l’intérieur s’ouvrent à une autre vision des choses. Dans la prison, c’était l’ange (la parole en acte) qui avait frappé Pierre, ici, c’est celui-ci, désormais, qui porte la parole qui vient frapper. Il incarne la parole susceptible de frapper d’autres.
La figure de la jeune servante à l’écoute
Une figure toute particulière surgit là : celle d’une jeune servante qui s’est approchée de la porte « pour écouter » (v. 13). Dans notre logique, elle aurait dû, tout de suite, ouvrir la porte à Pierre, puisqu’elle a reconnu sa voix ; mais non, elle n’a pas besoin de lui ouvrir la porte, parce que la porte de son cœur est déjà grande ouverte ; elle est « jeune », elle est du côté de la vie nouvelle et en même temps « servante », au service de la Parole « dans sa joie, elle n’ouvrit pas le portail » (v. 14) ; elle a pour nom « Rhodê », un nom grec : la Parole sort du cadre fermé des Juifs.
Pierre a frappé à la porte et elle a reconnu sa voix, sans qu’il ait eu besoin d’énoncer quoi que ce soit ; entendre la voix, c’est accéder d’emblée à l’espace le plus intime de la rencontre, c’est ce qui met la jeune servante en joie, et la fait courir pour annoncer que Pierre est là.
On lui dit « Tu es folle ! » (v. 15). Nous pensons, bien sûr, aux femmes venues au tombeau de Jésus et qui courent annoncer aux disciples que le Christ est vivant ; ces derniers ne les ont pas prises au sérieux.
Se joue donc ici, dans cette courte scène, un « remake » de ce qui s’est passé pour Jésus au matin de Pâques.
Pierre, figure du Ressuscité
La course joyeuse et la parole de foi de la jeune servante sont le préambule nécessaire à ce que l’accueil du « libéré » puisse se faire.
Quand la servante affirme avec insistance que Pierre se tient à la porte, ceux de l’assemblée disent « C’est son ange ». Ils ne pensent pas si bien dire, car celui qui se tient là, c’est celui qui, d’une certaine manière, est devenu l’ange porteur de la Bonne Nouvelle, c’est celui qui incarne désormais la Parole vivante.
Pierre persiste à frapper : quelle insistance, presque lourde, sur cette action de frapper avant qu’on vienne lui ouvrir ! C’est pour nous, aujourd’hui, que ça insiste ainsi !
Il arrive parfois peut-être, par fulgurance, que nous ayons l’ouïe fine de Rhodê, que nous reconnaissions « la voix » qui nous parle à l’intime ; mais le plus souvent, nous avons du mal à entendre, il nous faut un temps fou pour que l’oreille de notre cœur s’ouvre et que nous soyons prêts à recevoir la Parole. Il y faut de la persévérance de la part de nos compagnes et compagnons de lecture qui s’efforcent de nous la faire entendre. Il leur faut frapper et frapper encore ! Chacun entend à l’heure où il lui est donné d’entendre.
Cependant, j’en ai rencontré aussi de ces « jeunes servantes » qui étaient tellement dans l’écoute qu’elles n’avaient pas besoin d’un long temps pour reconnaître intimement la voix de la Parole vivante.
La vision de Pierre chamboule complètement l’assemblée de prière (v. 16). Pierre, d’un geste de la main, fait taire les bavardages et leur fait le récit de ce qui lui est arrivé, de ce que le Seigneur a fait pour le libérer. La nouvelle, ils devront l’annoncer « à Jacques et aux frères » (v. 17). Toute la communauté des disciples est concernée par cette « résurrection » de Pierre.
Celui-ci sort, une fois de plus, et marche vers « un autre lieu » : la rencontre aura encore lieu ailleurs. Rien n’arrêtera le parcours de la Parole.
Pierre s’absente
Pierre demeure introuvable pour les soldats d’Hérode, on ne met pas la main sur celui qui a traversé les portes, conduit par l’ange du Seigneur.
Qu’était devenu Jésus qui n’était plus dans le tombeau ? « Qu’était donc devenu Pierre ?» (v. 18). Le pouvoir de ce monde n’a plus de prise sur celui qui a fait l’expérience d’être sauvé, d’être « réveillé » à la Vie !
Nous pouvons évoquer la phrase de Jésus : « Il est bon pour vous que je m’en aille ». Sans doute était-il bon que Pierre aussi s’en aille ! Ceci est renforcé par le fait que dans la suite des Actes, il ne sera plus question de lui, mis à part lors de l’assemblée de Jérusalem (Ac 15). Il cède le pas à d’autres acteurs, en particulier à Paul et Barnabé.
La mort d’Hérode, le roi sur le registre du monde (v. 19b-23)
Le roi fait son show
Changement de décor : le texte nous offre une courte scène finale. Tout d’abord, Hérode est présenté comme étant aux prises avec des difficultés dans l’administration de ses biens, il est en conflit avec « les gens de Tyr et de Sidon ». Alors, il se livre au grand jeu, pour affirmer son autorité royale. Le décorum est en place.
« Au jour fixé, Hérode, ayant revêtu l’habit royal, et s’étant assis à la tribune, il leur faisait un discours » (v. 21)
Le peuple subjugué, se laisse envoûter : « C’est la voix d’un dieu et non d’un humain ! » (v. 22). Quel contraste entre cette hystérie collective qui prétend écouter une voix divine dans le discours de l’homme d’apparat et la discrétion de la voix de Pierre entendue au plus intime de la jeune servante. L’habit royal, l’estrade d’où tombent les propos d’Hérode, tout cela ne fait que souligner son auto-encensement, c’est de la bâle qui est éparpillée par le vent de la Parole !
Le roi frappé à mort
Le traitement est radical : « Mais, immédiatement, un ange du Seigneur le frappa parce qu’il n’avait pas rendu gloire à Dieu » (v. 23). En Israël, le roi tient son pouvoir de Dieu, Hérode l’a oublié ! L’ange qui vient le frapper ne fait que révéler qu’à l’intérieur de lui, Hérode est déjà mort : « étant mangé par les vers, il expira » (v. 23).
Cette image finale nous fait frémir ; elle nous alerte : la mort fait son œuvre en nous, si nous nous situons sur ce registre, si nous nous autoproclamons « puissant », si nous ne nous tournons pas humblement vers Celui qui est la Source de la Vie pour lui rendre grâce.
Il est très intéressant pour nous que ce passage ait mis en opposition la figure de Pierre et celle d’Hérode, la figure de celui qui est en quelque sorte « christifié », transformé par la Parole vivante, et celle de celui qui représente la parole mensongère portant en elle sa propre ruine.
L’ange, la parole, est un révélateur de ces deux facettes de l’humain. Nous sommes toujours tiraillés entre les forces de mort que, de façon illusoire, nous prenons pour la vie et les forces de vie données par Dieu.
Qui d’entre nous ne se sent pas investi d’un certain pouvoir sur les autres, que cette emprise soit visible ou bien cachée de façon plus retorse ? Mais n’avons-nous pas expérimenté aussi que ce sur quoi nous fondions nos espoirs bien humains était voué à disparaître ? Et c’est une bonne nouvelle, même si l’arrachement ou le renoncement est douloureux !
La figure de Pierre libéré de ses chaînes est désormais celle du « lieu-tenant » du Christ sur la terre, car c’est à lui que Jésus a confié son Église : pas celle qui a trop à voir avec la figure d’Hérode, celle qui emprisonne dans des carcans de moralisme, mais celle qui, avec comme seule « arme » la Parole du Christ, ouvre les portes de la véritable liberté pour les frères et sœurs du Fils de l’homme, de manière préférentielle pour les pauvres, les plus petits.
Conclusion
« Voici je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi. » (Apocalypse 3, 20)
Cette citation de l’Apocalypse m’habite : elle résonne avec le passage travaillé, la frappe de la Parole vivante ! Elle se trouve dans la Lettre à l’église de Laodicée et est mise dans la bouche de « l’Amen, le Témoin fidèle et véritable, le Principe de la création de Dieu » (Ap 3, 14). Je ne sais pas qui il est vraiment, Celui qui parle ainsi, mais il est Celui qui frappe à ma porte.
Qu’il me soit donné d’entendre sa voix ! Qu’il me soit donné qu’Il frappe et frappe encore, jusqu’à trouver en moi ce qui reconnaitra sa voix !
Des années de lecture biblique avec des « frères et sœurs », dans différents groupes de lecture biblique, ont « débouché » un peu mes oreilles, ont aiguisé mon écoute ; elles m’ont pétrie, rabotée, tourmentée, parfois même découragée ; c’est un rude chemin d’attendre d’entendre ! Cependant, bien des fois, dans le même temps, ces moments privilégiés de lecture en commun m’ont allégée et réjouie. Je peux même dire qu’ils m’ont « relevée de la mort », car ils ont cette faculté de faire tomber quelques chaînes. C’est une expérience toujours inédite, dont il est difficile de rendre compte.
Je peux, en tout cas témoigner que les traces de ce partage sont autant de miettes de vie que j’ai glanées auprès de mes compagnons et compagnes du chemin, de la Voie !
Le sort réservé à Hérode me réjouit. Mais ce qui de moi est « dévoré de vers », je ne le vois même pas, ce sont les autres qui me le révèlent. Le risque d’édifier un « monument » à ma propre gloriole existe même quand j’accompagne des groupes, lorsque je suis contente qu’ils disent avoir besoin de moi et que je néglige de leur préciser que j’ai encore plus besoin d’eux !
Ce sont aussi les autres qui attestent pour moi que la vie parle en moi à mon insu. Un jour où j’animais une journée pour des personnes engagées dans la pastorale en milieu hospitalier, une femme est venue me trouver, et faisant allusion aux deux deuils qui ont marqué mon existence, me dit : « Je connais vos épreuves, moi aussi, je les ai vécues, et quand j’entends votre voix à la radio (j’anime des émissions bibliques à RCF), je sais que vous êtes vivante et cela me tient debout, même si la plupart du temps, je ne comprends pas trop ce que vous dites ».
Merci à vous, chère sœur, pour vos paroles qui m’ont tirée, ce jour-là, du côté de la Vie !
[1] Comme l’a écrit Origène, que nous citons souvent : « Aussi la Sagesse divine fit-elle en sorte de produire des pierres d’achoppement et des interruptions dans la signification du récit historique, en introduisant, au milieu, des impossibilités et des discordances. Il faut que la rupture dans la narration arrête le lecteur par l’obstacle de barrières, pour ainsi dire, afin de lui refuser le chemin et le passage de cette signification vulgaire, de nous repousser et de nous chasser pour nous ramener au début de l’autre voie : ainsi peut s’ouvrir, par l’entrée d’un étroit sentier débouchant sur un chemin plus noble et plus élevé, l’espace immense de la science divine ». Traité des Principes (peri archôn), introduction et traduction par Marguerite Harl, Gilles Dorival, Alain Le Boulluec, Paris, Etudes Augustiniennes, 1976, p. 224-225.
