NDLR : cet article fait partie d'une série d'articles sur Jn 13-16, rédigés par François Génuyt à partir de notes prises durant des conférences données par Jean Delorme en Savoie, 1998-99.
Prélude
Rappelons 4 formules-clefs du chap. 14 qui restent posées en soubassement du chap. 15.
- "Que votre cœur ne se trouble pas. Si vous croyez dans Dieu, croyez aussi dans moi". Ce qui veut dire : sortez du trouble qui est en vous pour trouver hors de vous un appui solide en l'Autre.
- "Je suis dans le Père et le Père est en moi" (14,20). Formule d'intériorité mutuelle : l'un dans l'autre et l'autre dans l'un, hors de toute contrainte spatiale. Formule à la base de la précédente.
- "Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi" (14,11). "Croyez-moi" (sans complément) signifie "Croyez-moi quand je vous dis…", ie. "croyez en ma parole".
- "Je viens vers vous, vous me verrez, parce que moi je vis et que vous aussi vous vivrez. En ce jour-là, vous connaîtrez, vous, que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous" (14, 20). La Présence mutuelle s'applique aussi de "vous à moi, de moi à vous, comme de moi à mon Père" : les disciples sont inclus dans l'intériorisation mutuelle de l'un par rapport à l'autre.
"Je suis la vigne et vous êtes les sarments" (15, 1-8)
"Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l'enlève. Et tout sarment qui porte du fruit, il le purifie pour qu'il en porte davantage. Purs, vous l'êtes déjà, vous, à cause de la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme moi en vous. De même que le sarment ne peut porter du fruit par lui-même s'il ne demeure dans la vigne, ainsi, vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits ; car hors de moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il sèch ; et les sarments secs, on les ramasse, on le jette au feu et ils brûlent. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez. Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez beaucoup de fruits et que vous deveniez mes disciples."
La vigne et les sarments sont naturellement liés par l'intériorité mutuelle de "vous" et de "moi". A partir de là, on va parler autrement de cette union. On distinguera par conséquent la vigne comme "réalité" viticole et ce qu'on dit de la "vraie" vigne dont la première est l'image.
La vigne comme image.
Elle comporte deux acteurs principaux, la vigne et le vigneron. Ensuite, dans la vigne, on distinguera vigne et sarments. Parmi les sarments qui sont dans la vigne, on relèvera que les uns portent du fruit, les autres non, ceux-ci le vigneron les enlève. Quant à ceux qui portent du fruit, une autre taille, appelée purification, leur fera porter plus de fruits. Pour les sarments, il y aura donc trois situations possibles :
- ne pas porter de fruit, - une première taille les enlèvera
- porter du fruit, - une autre taille les purifiera
- porter davantage de fruits – c'est le but recherché : la plus grande fructification possible.
L'application de l'image à la vraie vigne. Trois acteurs apparaissent dans cette application : "moi" (la vigne), "mon Père" (le vigneron), "vous" (les sarments).
Le point à creuser : que veut dire Jésus quand il parle de la "vigne, la vraie" ? Cette vraie vigne est et n'est pas la vigne de nos cultures. Elle est ce à quoi s'applique l'image de la vigne. Cette application fait passer du visible à l'invisible, de la réalité au réel, de l'apparence à la vérité. D'où deux questions : qu'en est-il de la réalité, qu'en est-il de la vérité ?
De la réalité au réel
La réalité désigne ce dont nous avons l'expérience. La réalité, on la connaît, on la classe, on la définit. Le réel est ce dont le langage ne peut rien, ne sait rien dire. Ainsi du réel de la mort, ou de l'amour, de l'origine : il y a toujours un secret qui reste au-delà du langage. A défaut d'être juste, la distinction entre réalité et réel est pratique : elle nous avertit que le réel n'est pas épuisé par les réalités que savons dénombrer, nommer, décrire, - il échappe aux prises du langage.
Du réel à la vérité
Dans l'évangile de Jean, ce qui correspond au réel est la vérité. Il y a la vigne concrète, et puis il y a la vraie vigne. A quoi la reconnaît-on ? A ce qu'elle fait vivre. Le vrai est tout ce qui importe à la vie : la vie communionnelle, la vie de foi, la vie de relation au Père… La vraie vigne réside dans le réel qui nous dépasse et qu'on ne peut atteindre sinon par le biais de la comparaison à partir d'images prises dans la réalité. En ce sens, le réel, pour Jean, c'est la vérité. Il y a une vérité au-delà des images, voire du langage. Parler de Dieu, c'est ne pas savoir de quoi l'on parle. Mais on lui parle ! - ce n'est pas la même chose. Et en lui parlant, on peut se servir du truchement du langage, mais sans avoir prise sur le réel. Telle est la loi du langage religieux : il ne peut montrer le réel, mais il en donne une image, et en ce sens il en parle en vérité. Croyez-moi, dit Jésus, la vérité est ce que je vous dis. C'est ainsi que la base de la foi, c'est, répétons-le, la parole de l'Autre.
La vraie vigne et ses fruits
L'application de l'image-vigne va se faire en direction des fruits. On ne dit pas encore ce que seront les fruits (ou les œuvres). D'ordinaire, on les reconnaît au goût ! Les bons fruits ont du goût. Une connotation plus précise nous enseigne que les bons fruits sont le résultat d'une "purification". La purification renvoie au chap. 13. A propos de l'opportunité du lavement des pieds, Jésus avait dit à des disciples : "vous êtes purs, mais non pas tous". La pureté en question était mise en rapport avec la Parole : elle est le fait d'une parole accueillie, ce qui excluait le cas de Judas. Une avancée dans la compréhension de la fructification, exactement de ses conditions, devient possible.
Nous pouvons en effet mettre en parallèle :
- première taille et premier bain
- deuxième taille et deuxième bain.
Rappelons que le deuxième bain (celui des pieds) avait pour fonction de rendre les disciples capables de faire ce que le Maître faisait : c'était une espèce d'ordination donnant compétence pour un service pareil à celui rendu par le "Maître et Seigneur".
La deuxième taille (qui lui correspond) purifie, mais pas au sens du chap. 13, puisque les disciples-sarments sont supposés avoir déjà accueilli la parole (et de ce fait, ils ont échappé au sort des sarments desséchés). La deuxième taille purifie au sens où elle enlève sur les sarments qui portent du fruit tout ce qui les empêcherait d'en porter davantage.
Il s'agit d'une opération chirurgicale. Elle peut faire mal. On songe à la tristesse des disciples lors de l'annonce du départ de Jésus. Mais justement le départ, c'est la purification qui permettra aux disciples de porter plus de fruits. Le "plus" recoupe ici les "œuvres plus grandes" que feront les disciples en l'absence du Maître, et l'on verra bientôt qu'il n'est pas sans rapport avec la conservation et un certain usage de la parole. La séparation causée par le départ du Maître est donc la condition pour une plus grande fructification de la vigne. La souffrance de l'absence stimule la fructification. Ajoutons que c'est bien de la vigne, c'est-à-dire de Jésus, que découle la sève qui alimentera les sarments. La purification n'est pas rupture dans la circulation de la vie : elle est le stimulant d'une nouvelle activité.
Demeurer en moi
Le sarment ne peut donner du fruit s'il ne demeure dans la vigne. On passe de l'être-dans ("Je suis en vous") à demeurer-dans ("demeurez en moi"). C'est une consigne, un impératif. Les sarments sont dans la vigne par nature. Mais il revient aux disciples de "demeurer en moi". C'est nouveau parce que, dans le cas, les sarments sont des êtres humains capables d'obéissance. "Demeurer-dans" ajoute une participation active à l'être-dans. Avec une insistance temporelle : demeurer, çà dure. Les disciples auront à soutenir une durée dans leur participation.
Remarque : désignant les auditeurs du discours, deux expressions sont à relever : "vous" et "celui qui". "Vous êtes les sarments" / "celui qui demeure", d'un énoncé à l'autre on passe du groupe au singulier, de l'aspect communautaire à l'aspect individuel. Si l'être-dans impliquait la communion fraternelle, la participation active ne peut être que personnelle.
"En dehors de moi vous ne pouvez rien faire"
Ce qui fonde l'acte de demeurer, c'est le fait que "sans moi vous ne pouvez rien faire", de même que sans la vigne le sarment ne peut rien porter comme fruit. Ainsi, les disciples sont rappelés à leur condition de n'avoir pas en eux-mêmes le principe de la fructification. Cela dit, on reste encore en attente sur la nature des fruits…
Le sorts des sarments secs : on les enlève, on les jette au feu, et ils brûlent. L'image est celle d'un échec, de quelque chose d'inutile, d'irrécupérable. Appliquée aux personnes, elle vise individus qui ont manqué la vie parce qu'ils n'ont pas tenu les promesses de leur naissance. Personne n'est encore jugé, c'est un avertissement.
Demander : "si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez". La consigne est comparable à celle du chap. 14 "demandez en mon Nom et je le ferai". La formule du chap. 14 fait valoir une identité d'intention entre le demandeur et celui qu'il sollicite. Elle est une sorte de réponse à la question que le quémandeur se ferait à lui-même : "est-ce que celui que je sollicite demanderait ce que je vais demander en son Nom ?" Si la demande exprime un désir, ce désir va-t-il dans le sens du désir inscrit dans le Nom que Jésus s'est acquis par son histoire personnelle [1] ?
La formule du chap. 15 est légèrement différente. Ici le désir est alimenté par le fait que "vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous". La présence de Jésus se vérifie dans le fait que ses paroles demeurent en nous, ce qui n'est pas automatique : les paroles ne peuvent demeure en nous sans nous, - sans la fidélité qu'elles exigent.
De manière plus concise, en connectant les deux formules incitatrices, la demande s'appuie sur la présence en nous de son Nom ou de ses paroles, et elle est finalisée par la gloire du Père dans le Fils. "La gloire du Père, c'est que vous portiez des fruits et que vous deveniez mes disciples". Etre disciple, ce n'est pas acquis du jour au lendemain, c'est un devenir, une entrée dans la durée par fidélité au Nom et aux paroles de Jésus.
"Demeurez dans l'amour qui est le mien" (Jn 15, 9-17)
[Cette section peut se diviser en trois parties : l'origine, les composantes et les conséquences de l'amour]
"Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans l'amour, le mien (traduction Osty). Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans l'amour de moi. Comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans l'amour de lui. Je vous ai dit cela pour que la joie, la mienne, soit en vous et que votre joie trouve sa plénitude" (15, 9-11)
Problème de grammaire : "l'amour de moi", l'expression est ambiguë. Elle peut signifier l'amour que vous avez pour moi, ou l'amour que j'ai pour vous. Il n'est peut-être pas besoin de choisir : l'amour va dans les deux sens, avec un accent pour un amour lié à la garde des commandements. "Si vous vivez selon mon désir, vous demeurerez dans l'amour que vous me portez, comme moi je demeurerai dans l'amour que je vous porte". Dans les deux cas, les commandements sont l'expression de l'amour.
"De même que moi, j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans l'amour de lui". Là aussi le mouvement de l'amour est à prendre dans les deux sens, comme si Jésus parlant de l'amour de son Père disait : "dans l'amour qu'il me porte, il exprime son désir par ses commandements, et en retour je lui témoigne mon amour en vivant selon son désir". Mais que faut-il entendre par amour.
L'amour d'appellation contrôlé (son origine)
"Demeurez dans l'amour qui est le mien" : pourquoi cette personnalisation "le mien" ? Disons que le possessif désigne une appellation d'origine contrôlée, à savoir l'amour christique. Ce faisant, le Christ imprime sa marque d'origine sur une certaine qualité de l'amour.
Le vocabulaire biblique de l'amour. En grec, il y a trois verbes correspondant à ce que nous traduisons par amour.
- Eran, qui veut dire aimer de façon possessive. En grec, le verbe n'a pas forcément la nuance d'un amour passionné au sens que le mot "érotique" a pris en français. "J'aime la soupe" pourrait se dire "eraô" en grec.
- Philein, c'est l'amour d'amitié. Amour réciproque de l'un à l'autre. Donc chacun s'y retrouve encore, mais ce n'est pas ce qu'on cherche : nos amis ne nous sont pas indispensables, la séparation ne l'affecte pas : c'est un amour désintéressé.
- Agapein : dans l'usage profane, c'est un amour au sens assez vague. Les traducteurs grecs de la Septante l'ont choisi à cause du flou de sa signification, c'était en quelque sorte un mot disponible pour se charger d'une signification nouvelle. L'usage du verbe agapein va prévaloir dans le NT pour dire l'amour divin. Même problème pour les latins qui ont choisi pour traduire agapè les mots caritas, diligere, mots suffisamment imprécis dans la langue pour se prêter à un usage religieux plus spécifique. Malheureusement aujourd'hui le mot charité s'est dévalué. Dommage ! Parce que "charité", "cherté", "tu m'est cher", c'est très beau…
Agapè : l'amour qui vient du Père
"Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés". Nous avons dans cet énoncé la marque d'origine de l'amour biblique. L'amour a son origine dans le Père. C'est un amour préalable à tout, sans condition, originel puisque c'est l'amour du Père. Amour plus originel que le péché originel ! Amour prioritaire par rapport à tout l'amour que nous pourrions avoir pour le Christ ou pour son Père.
Conséquence : "demeurez dans l'amour qui est le mien", parce que l'amour mien vient du Père et que je vous le donne. Il y a une espèce de courant d'amour qui coule de l'origine, le Père, traverse le Christ et fait naître, vivre et fructifier la vie chez les disciples. Inversement, les disciples, s'ils vivent conformément au désir de Dieu, demeureront dans l'amour pour Jésus comme lui demeure dans l'amour pour le Père, - amour qui en quelque sorte remonte le courant vers l'origine.
La joie en plénitude
"Pour que la joie mienne soit en vous". On suppose que d'être aimé du Père, c'est pour Jésus sa joie, et inversement. Cette joie passe dans les disciples où elle atteint en eux la "plénitude". Plénitude de quoi ? Un autre mot est en français est très proche : c'est la jouissance. Quelle différence entre joie et jouissance ? Elle dépend des gens qui en parlent, mais en serrant de près les expériences racontées, elle s'établit sur le rapport entre celui qui aime et l'objet ou l'être aimé. On appellera jouissance par exemple la dégustation d'un fruit savoureux. La jouissance découle d'un objet ou d'un être qui d'une certaine façon nous appartient. Ce qui veut dire que la jouissance, comme l'eros, se retourne sur celui qui aime. En revanche, la joie nous rapporte moins, mais elle comble davantage. La joie sort de nous, elle nous élargit, elle éclate. Certes, elle peut coûter beaucoup d'efforts, comme de grimper au sommet d'une montagne. Mais quand on arrive là haut, on est vraiment heureux, mais ce n'est pas la jouissance, c'est la joie parce que, la montagne, on ne la possède pas.
Comme on l'a vu, l'amour de Jésus pour les disciples est un amour de communion. Or l'amour de communion, ce n'est pas un amour d'objet, il porte sur une personne. La communion de personne à personne engendre la joie. Cette joie est compatible avec la souffrance. La souffrance, il est vrai, peut aussi faire objet de jouissance. Mais il s'agit alors d'une perversion. La joie l'ignore.
L'amour des amis (15, 12-17) (les composantes de l'amour)
"Voici mon commandement à moi, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que moi je vous commande. Je ne vous appelle plus esclaves (serviteurs), parce que l'esclave ne sait pas ce que fait son seigneur, mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître"
Le texte enregistre un pas de plus : "mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés". L'important ici, c'est le "comme". Il introduit continuité et similitude dans l'échelle d'amour : du Père pour le Fils, du Fils pour nous, et de nous à nous. A chaque de gré c'est le même amour et il se pratique de la même façon.
Au bas de l'échelle, le commandement "aimez-vous les uns les autres", c'est ce qu'on a retenu du message chrétien, à tel point qu'aucune culture aujourd'hui n'oserait se définir en contradiction de ce "bien commun". Cependant, ce qui maintient l'appellation d'origine contrôlée demeure le "comme". Le "comme" se définit au verset 13 "Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis".
On voit qu'il y a plusieurs degrés dans l'amour. En 13,1 le texte faisait mention d'un amour passé, continu, persévérant, auquel s'ajoutait un amour poussé jusqu'au bout par le lavement des pieds. Maintenant, le geste trouve sa portée extrême : "donner sa vie pour ses amis".
On pourrait s'étonner de ne pas trouver mention chez S. Jean de l'amour des ennemis, autre marque de l'amour chrétien. Elle est supposée pourtant. L'amour des ennemis, c'est l'amour de gens qui à l'extrême en veulent à votre vie. Or personne ne peut prendre la vie à celui qui l'a donnée d'avance. Les deux marques d'amour finissent par se rejoindre.
"Vous êtes mes amis" : trois raisons motivent cette déclaration :
- "Je vous tiens pour mes amis puisque je donne ma vie pour vous"
- "Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande, c'est-à-dire si votre conduite s'adapte à mon désir, et ce que je vous commande, c'est de vous aimez les uns les autres". (Au chap. 13, cela s'appelait le commandement nouveau, - nouveau parce que inauguré par l'absence de Jésus disparu).
- Un troisième trait définit l'ami par sa différenciation d'avec l'esclave (le serviteur). L'esclave ne sait pas ce que fait son maître : il n'y a pas communication des intentions et des connaissances de l'un à l'autre. En revanche, la communication entre Jésus et ses amis va si loin qu'elle est comparable à la communication du Père à Jésus : "tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître". Ce "tout" est celui d'un germe : Jésus n'a pas fini de leur parler et, de plus, l'Esprit que le Père enverra en son nom les enseignera en tout et sur tout et leur rappellera tout ce qu'il aura dit. Ce "tout" est une connaissance qui ne cessera de grandir et de fermenter.
Porter du fruit : les conséquences de l'élection (15, 16)
"Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis, qui vous ai établis pour que vous alliez, vous, et portiez du fruit et que votre fruit demeure, pour que tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donne".
La communion d'amour entre Jésus et ses disciples comporte une priorité qui n'est pas corrigée par le "comme" : "c'est moi, Jésus, qui vous ai choisis, pas vous". L'amour du Christ précède celui des disciples. Cette préséance rejoint une expérience commune : nous sommes toujours devancés en amour de sorte que nous ne pouvons aimer qu'après avoir été aimés. De même pour la vie : on ne peut la donner qu'après l'avoir reçue. Ce que Jésus reprend à son compte : "Vous ne pouvez pas aimer sans avoir été aimés, vous ne pouvez pas servir sans avoir été servis par le Maître et Seigneur que je suis".
Comment recevoir une telle déclaration ? Comment admettre d'avoir été aimé avant d'avoir pu choisir cet amour ? Malaise qui se répand sur cette vie qui nous est donnée avant d'avoir été consulté. "Maudit soir le jour où je suis né", dit Job. Sous-entendu : si j'avais pu choisir…
D'où l'inquiétude des gens qui se demandent ce que signifie cette priorité de l'amour. Il la rattache à la question de la prédestination. Si j'ai été choisi, pourquoi moi et pas les autres ? On rejoint la question de Jude : "Tu vas te manifester à nous, pourquoi pas au monde ?
Cette gêne d'avoir été choisi procède du souci, que l'on croit charitable, de penser aux autres comme à soi-même. Mais comment savoir si les autres n'ont pas été choisis ? On ne peut se mettre dans leur peau. "J'ai été choisi" ne peut se dire que pour soi-même [2]. Et c'est une position qu'on ne peut pas raisonner. Pourtant le choix n'implique-t-il pas quelque exclusion ? La question est précisément de savoir si l'élection ne nous mettrait pas dans une position d'exclusivité. Sur ce point le cas d'Israël est éclairant. Son élection ne fut pas un privilège. Israël est élu afin de porter témoignage aux autres peuples que tous sont élus. L'élection ne se referme donc pas sur un seul peuple : "tous les peuples seront bénis en Abraham" (Gn 12). Choisir n'est pas exclure.
Il en va de même de l'élection des 12. On le voit aux conséquences de ce choix. "Je vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit". Autrement dit : "Je sous ai aimés, non pour que vous restiez les uns sur les autres, en un petit cercle fermé, mais que vous alliez porter témoignage au monde qu'il est appelé au salut.
Contre l'amour, haine et persécution (15, 18 – 16, 4)
Cette troisième partie est un avertissement au sujet de la haine du monde contre les disciples et des persécutions qui vont suivre. La question est de savoir quelle est la raison du départage entre ceux qui ont été "choisis" et le "monde". Ce dernier ne serait-il pas choisi ?
"Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais parce que vous n'êtes pas du monde et que moi je vous ai choisis du milieu du monde, vois là pourquoi le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n'est pas plus grand que son seigneur. S'ils m'ont persécuté, vous aussi, ils vous persécuteron ; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé.
Haine et persécution pour vous comme pour moi (15, 18-20)
La haine du monde s'exerce en contrepartie du "comme". "Comme je vous ai aimés, demeurez dans l'amour de moi" vs "comme j'ai été haï, vous serez haïs par le monde". Inversement "si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui". Là est le principe de la haine. La haine d'appellation contrôlée, c'est la haine du monde. Elle vise ceux qui ne sont pas à lui.
Qu'est-ce que le monde ? C'est un collectif vague. On ne sait pas qui est à lui. Il peut aussi bien être parmi nous, peut-être aussi parmi les élus… Il n'est donc pas perceptible ni personnalisé, sauf lorsqu'il s'affichera dans les persécutions. "Ils m'ont persécuté", "Ils" au pluriel, ce sont des personnages humain ; Si vous voulez savoir qui c'est, attendez d'être persécutés…
Ce qui caractérise le monde, c'est d'aimer ce qui est à lui. "Il ne peut pas vous aimer parce que vous n'êtes pas à lui", voilà ce que dit le Maître. "En effet, par le choix que j'ai fait de vous, je vous ai tirés du monde tout en vous laissant dans le monde. Ce qui veut dire que l'amour que je vous porte n'est pas un amour de propriété. C'est un amour qui a son origine dans l'amour du Père, et l'amour du Père n'est pas un amour de possession.
L'image du monde
Le monde est un ensemble constitué de parties qu'il tient à garder pour soi. Il se défend contre tout ce qui pourrait lui enlever quelque chose de lui – par instinct de conservation. Nous naissons dans une structure de genre-là.
La famille, par exemple, est prise entre deux tendances : entre un amour qui se rétrécit aux limites du groupe dont chacun fait partie et, à l'inverse, un amour de diffusion qui pousse chacun à réaliser sa vocation. Dans les meilleures communautés, il peut y avoir conflit entre ces deux tendances. Dans la communion fondée par le Christ, les membres ne sont pas des parties dans un tout fermé sur lui-même. "Je vous ai choisis pour que vous vous en alliez…"
Rester replié sur le groupe, c'est la tentation sectaire. L'antidote du sectarisme, c'est la liberté de parole. Dans un groupe sectaire, la première chose qu'on ligote, c'est la parole. On vous apprend à ne pas parler, à être assimilé par l'idéologie du groupe, et bientôt l'individu n'a plus le droit d'écouter un autre discours, de lire n'importe quel livre, en somme de n'avoir plus la liberté de parole. Puis au bout d'un certain nombre d'années, les membres du groupe ont tellement bien ingurgité la langue de bois du parti qu'il répète, comme à Babel, la même chose avec les mêmes mots.
A l'opposé, il y a la parole du Christ : "Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : l'esclave n'est pas plus grand que son seigneur". Tel est le principe qui justifie la sentence : si le seigneur est persécuté, les disciples le seront aussi.
C'est ainsi que le texte rend compte du partage entre deux sortes de "Ils" : ceux qui persécutent parce que leur appartenance au monde les a conduits à refuser d'entendre la parole, et ceux qui, dans le monde sans être du monde, ayant écouté la parole du Maître, garderont la parole des disciples. Ce qui importe à ces derniers, c'est que la liberté de parole soit gardée, fût-ce au prix de la vie.
La haine et la persécution contre Jésus (15, 21-27)
"Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause" de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé. Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péch ; mais maintenant ils sont sans excuses pour leur péché. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n'avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas péché. Mais maintenant, ils ont vu, et ils me haïssent, moi et mon Père. Mais c'est pour que s'accomplisse la parole qui se trouve dans leur loi :ils m'ont haï sans raison".
La cause ultime de la haine des persécuteurs, elle tient, non pas aux disciples, mais au nom de Jésus. Ce motif repose sur une ignorance, à savoir l'ignorance de son envoi par le Père. L'argumentation qui suit prend l'allure d'un plaidoyer que Jésus engage face aux persécuteurs. Accusé dans un procès, il se défend. Ses ennemis seraient sans péché s'il avaient reçu la parole et reconnu les œuvres de l'envoyé du Père. Or ils ont vu et entendu, mais ils le haïssent, lui et son Père. Ils le font selon leur loi.
Pourquoi leur loi ? "La" loi se réfère à une plainte du psalmiste qui dit : "ils m'ont haï sans raison". Les persécuteurs ont fait de cette plainte leur loi comme règle d'action. Et pourtant, pour eux, cette loi devenue règle d'action ne peut soutenir l'accomplissement de la parole de Dieu. Autrement dit, leur haine sans raison n'est pas l'effet d'un acte d'obéissance, encore moins l'accomplissement conscient de la parole de Dieu. Pour les persécuteurs, il n'y a pas de parole, mais une règle, c'est-à-dire un énoncé sans locuteur. Il est possible d'appliquer sans raison une règle qui n'est plus une parole. Mais pour les persécutés, le comportement de leurs adversaires accomplit une parole prophétique. "Ils m'ont haï sans raison", voilà une parole de Dieu qui leur dit : ne vous en faites pas trop, c'est bon signe si vous êtes persécutés, votre plainte est déjà inscrite dans le Psaume, vous êtes avertis. Ainsi la haine qui arrive, c'est une parole qui se réalise. Ce n'est pas simplement un malheur qui vous tombe dessus.
La douleur provoquée par le malheur peut couper le souffle. Elle se concentre alors sur le corps. Pouvoir en parler l'apprivoise déjà. Elle commence à prendre sens dans l'échange. C'est ainsi que par l'avertissement de la persécution l'effet du traumatisme se trouve atténué : tiens ? C'était déjà écrit, il y avait une parole prononcée pour nous prévenir et donner sens à ce qui nous arrive. Un secours ultime nous est promis pour le découvrir lorsque Jésus fera appel à un autre Avocat pour défendre sa propre cause : "Lorsque viendra le Paraclet, que moi je vous enverrai d'auprès de mon Père, c'est lui qui rendra témoignage de moi". (Autrement dit : J'enverrai un témoin fort dans mon procès avec le monde). "Et vous aussi, vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le début". Pour calmer la peur des disciples, on leur annonce que les persécutions qui les attendent seront en continuité avec celles que leur Maître a subies : ils auront à les supporter pour rendre témoignage à leur Seigneur. Elles trouveront là leur sens définitif.
Dernier mot sur les persécutions : dénonciation de la fausse religion (16, 1-4)
"Je vous ai dit cela pour vous ne soyez pas scandalisés. On vous exclura des synagogues. Bien plus, elle vient l'heure où quiconque vous tuera croira rendre un culte à Dieu. Et ils feront cela parce qu'ils n'ont connu ni le Père, ni moi. Mais je vous ai dit cela pour que, l'heure venue, vous vous rappeliez que je vous l'ai dit. Je ne vous l'ai pas dit dès le début, parce que j'étais avec vous."
C'est au moment où Jésus part qu'il leur dit cela. Les persécutions risquent de faire tomber les disciples ou de les prendre au piège. Pour éviter le scandale, on leur dit d'avance ce qui va leur arriver. C'est déjà çà, il y a du sens investi d'avance dans les persécutions.
On vous exclura des synagogues. Dans la perspective johannique, les communautés en jeu restent, semble-t-il, orientées vers le milieu juif. Autre est la perspective synoptique où il est dit : "ils vous conduiront devant des gouverneurs et des rois", elle déborde la question des synagogues.
La prévision apportée par Jésus porte en outre sur le "Dieu" au nom duquel ils seront tués. Ce n'est pas le vrai Dieu, puisque "ils n'ont connu ni le Père, ni moi". Le Dieu au nom duquel on tue est une idole. A l'inverse, connaître le Père et le Fils peut être une source de non violence : il est d'autant plus nécessaire d'y réfléchir que qu'il existe une violence provoquée par la religion. Pourquoi ? Parce que la religion fonctionne parfois comme le "monde". Les religions vont aimer ce qui leur appartient à l'exclusion des autres. Elles se tournent alors contre tout ce qui risquerait de leur enlever quelque chose. Le fanatisme religieux fonctionne selon l'amour du monde, pas selon l'échange de parole. Dans l'évangile, on voit bien d'avance que connaître le Père et le Fils devrait guérir des violences issues du sentiment religieux ou d'une certaine conception du sacré.
[1] On peut demander même ce qu'on a, par ex. du pain, parce que c'est le désir du Père que l'on en ait !
[2] Même ceux qui se choisissent pour se marier savent au fond qu'ils ont a été choisis l'un l'autre "pour se choisir".
