Publié le 4 octobre 2026

Une façon d’analyser sémiotiquement les textes consiste à en repérer les « figures », leurs mises en discours, leurs articulations les unes aux autres, leurs évolutions. Mais qu’est-ce qu’une figure ? Et comment les repérer ? Dans un récit très vivant, Etienne BEQUAIN, nous relate comment il a progressivement découvert ce qui se cache derrière ce terme et ce qu’il en a compris. Puis, parcourant l’Évangile selon Matthieu, il illustre son propos en travaillant la figure des disciples et ses variations.

L'auteur

  • Photo d'Etienne Bequain

    Étienne BEQUAIN, né en 1965, est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux. Il est secrétaire général d’un collège public à Fontenay-le-Comte en Vendée. Dès 1986, alors qu’il était animateur d’aumônerie dans l’enseignement public, il découvre la lecture sémiotique de la Bible. Depuis 2004, il anime plusieurs groupes de lecture à Fontenay. De 2013 à 2026, il a notamment lu la Bible avec des personnes détenues comme auxiliaire d’aumônerie à la maison d’arrêt de cette même ville. Il est actuellement président de l’association Bible et Lecture Aquitaine, à Bordeaux.

À la mémoire de Jean-Pierre Duplantier sans qui rien de cette recherche n’existerait.

Introduction

Ce texte est le fruit de l'expérience vécue lorsque j'ai eu la révélation de ce qu'étaient les figures en sémiotique, et il se veut le témoignage de ce que cela a ouvert dans ma lecture, de l'univers toujours en expansion auquel il me semble, dès lors, avoir eu accès.

Quelques mots sur l'auteur de ces lignes, destinées à excuser les imprécisions théoriques ou de langage. Mon cursus est tout sauf littéraire, très éloigné des sciences du langage : un bac scientifique, un début de Faculté de sciences économiques, un diplôme de l'Institut d’Études Politiques, l'Institut régional d'administration de Nantes. Je suis actuellement gestionnaire d'un collège public. Dans ce parcours, c'est peut-être l'état d'esprit des études à l'I.E.P. de Bordeaux qui m'a le plus aidé dans la lecture biblique telle que nous la pratiquons : aller au-delà de l'apparence. Par exemple en droit constitutionnel, ce qui est intéressant ce n'est pas tant le texte que sa pratique.

Pour rassurer les lecteurs, les figures se sont révélées à moi, dix ans après que j'en ai entendu parler pour la première fois, lors d'une session de formation en 2006 à Bordeaux dans le cadre de l’association Bible & Lecture Aquitaine animée par Jean-Pierre Duplantier. Il n'y aurait pas eu non plus de révélation sans les remarques de Jean-Pierre Duplantier, d'Anne Pénicaud et de Jean-Philippe Lagrange.

Venons-en aux figures.

Ce qui relève des figures et surtout ce qui n'en relève pas

Je voudrais ne parler que « des » figures et non pas de La Figure. En effet, la révélation que j'ai eue, est la découverte que tout, dans les textes, est figure. Quand je dis tout, je veux dire toutes les choses concrètes, les personnages, les lieux, etc. C'est cette découverte qui a libéré ma vision sur les textes. En effet, la première fois que j'ai entendu parler de figure, j'ai cherché « la » figure du texte … et je ne l'ai jamais trouvée. C'était comme si on m'avait dit dans une forêt : « Cherche un arbre ! ». Il y a donc autant de figures dans un texte que d'arbres dans une forêt.

Accéder aux figures, c'est accepter de se déprendre de certains types de lecture

Nous pouvons lire la Bible comme un roman

J'ai essayé, je n'y suis jamais arrivé, car c’est long, ça répète à plusieurs endroits plusieurs fois la même histoire, souvent c’est un charabia incompréhensible, j’en passe et des meilleurs.

Nous pouvons avoir une lecture informée de la Bible

Il ne s'agit pas alors de lire la Bible, mais de lire ce qui se dit de la Bible. Nous ne sommes pas à l'écoute du texte. Nous mettons entre nous et le texte la barrière de la connaissance. Qui sommes-nous, pauvres lecteurs, qui n'avons fait aucune études bibliques pour pouvoir comprendre ce texte ? Il nous faudrait connaître l'auteur, son histoire, les personnages, leurs histoires, le contexte historique et culturel. L'Histoire peut tout expliquer. En cherchant bien elle trouve, puisqu'elle a déjà trouvé plein de choses. Et si elle n'a pas encore trouvé, elle construit des hypothèses pour proposer une explication.

Il y a cependant dans les textes des éléments que ni l’Histoire, ni les sciences de la nature ne peuvent expliquer : nous pouvons appeler ces éléments des miracles. La science peut-elle démontrer, expliquer comment Jésus a fait pour multiplier les pains, pour marcher sur l'eau, pour ressusciter après trois jours, etc. ?

Quand nous choisissons de lire en sémiotique, il nous faut laisser de côté la lecture informée de la Bible.

Nous pouvons aussi avoir une lecture informée des mots de la Bible

Ainsi, quand nous lisons les mots du texte, qui ont un sens déterminé par le dictionnaire, le risque est de limiter la signification des mots à la définition qu'en donne le dictionnaire. À chaque mot sa définition : du pain c'est du pain, une barque c'est une barque, un disciple c'est un disciple. Un dictionnaire de la Bible vous dira que les disciples sont au nombre de douze et donc quand le texte parle d’un disciple, il parle d’un des douze.

Si pour parler des mêmes choses, les traductions utilisent des termes différents, c’est pour éviter les répétitions que la langue française abhorre. Le risque est alors de croire que, pour éviter les répétitions, Pierre est appelé indifféremment Pierre ou Simon-Pierre (à moins que cela ne soit l'inverse) ou Simon tout court. Et si le texte écrit Simon-Pierre, ce serait parce qu’il y a huit autres personnages appelés Simon dans le Nouveau Testament.

Or, du point de vue de la sémiotique, ces changements de noms sont très signifiants.

Nous pouvons avoir une lecture symbolique de la Bible

Pourtant, j'avais bien retenu dans la présentation de Jean-Pierre Duplantier qu’une figure n'est pas un symbole.

Le symbole et la lecture symbolique relèvent aussi de la lecture informée. En effet, le symbole est, selon le dictionnaire Le Robert, « ce qui représente autre chose en vertu d’une correspondance analogique ». C’est un sens codé. Le symbole établit une correspondance entre le signifié concret d'une part et un signifié abstrait d'autre part (par exemple la statue de la liberté, la colombe de la paix, la bougie pour la présence de Dieu, le drapeau pour la patrie, etc.). Il suffit donc de connaître la définition de tous les symboles pour accéder enfin au sens caché des textes. J’ai ainsi acheté cinq livres sans doute très intéressants sur les symboles chrétiens pour accéder au code... mais je ne les ai pas lus !

La figure n’est pas un « miracle sémiotique »

Pendant longtemps, je m'en suis tenu à la lecture informée des mots, et les figures relevaient alors pour moi du « miracle sémiotique » : la Figure était ce que la lecture informée du texte ne me permettait pas de comprendre. Ce qui ne se comprenait pas, ce qui ne s'expliquait pas, relevait de la figure. Le meilleur exemple en est le fils de l'homme. C’était une figure parce qu’il n’y en avait rien à dire et donc à comprendre, si ce n'est que Jésus se définit ainsi – ou l'évangéliste – par référence au livre de Daniel, dans le Premier Testament.

La figure dans les textes

J'ai donc mis dix ans pour réaliser qu’accéder au monde des figures, c'était accepter de lire la Bible pour elle-même, d'être à l'écoute de ce qu'elle nous dit, de ce qu'elle nous révèle. Ma compréhension des figures a alors été la suivante : ce sont des mots[1] du dictionnaire auxquels le texte lui-même donne une nouvelle définition par les relations qui sont tissées entre les figures. Il n’y a pas nécessité d’une connaissance extérieure au texte.

Il suffit donc de LIRE le texte pour comprendre les figures.

Un exemple de figure, celle des disciples

Introduction

Les disciples de Jésus sont devenus, pour moi, une figure, dès que je les ai croisés dans le texte de l’Évangile de Matthieu[2]. Ce fut une révélation, comme la pomme qui tombe sur la tête de Newton. Eurêka, j’avais trouvé ma première figure.

L’étape suivante fut de s’apercevoir que tout était figure.

Cela est advenu à la lecture de Mt 8,23-27[3] : « (23) Et lui montant dans la barque ses disciples le suivirent. (24) Et voici un grand séisme arriva dans la mer, au point que la barque être recouvert par les vagues, or lui dormait. (25) Et venant auprès ils le réveillent disant : "Seigneur, sauve, nous périssons". »

Quand nous lisons ce passage comme un roman, nous complétons automatiquement le texte écrit par du non-écrit (événements, émotions, valeurs positives ou négatives…) pour rendre plausible, compréhensible l’histoire qui nous est donnée à lire.

Il se trouve qu’avant de lire ce texte dans le cadre des groupes de lecture mensuelle sur Fontenay-le-Comte, j’ai assisté à un week-end d’initiation au Relief et au Vitrail avec Anne Pénicaud et Olivier Robin. Durant cette initiation, suite à une remarque d’une participante, Anne Pénicaud nous a dit : « un personnage de papier n’a pas d’émotions autres que celles décrites par le texte ». Cette remarque m’a fortement impressionné et comme je suis un animateur bricoleur et prêt à toutes les expérimentations, j’ai découpé autant de papiers que de mots du texte : ‘Jésus’, ‘barque’, ‘disciples’, ‘mer’, ‘tremblement’, ‘vagues’, etc. J’arrive avec mes petits papiers pour lire avec un groupe de lecture. Je les étale sur la table et nous commençons à lire en manipulant les ‘acteurs de papier’ pour voir comment le récit fait interagir les petits papiers, comment il met en relation les petits papiers, les uns avec les autres. Et là surprise, plus de roman, que des petits papiers avec des mots écrits dessus, et rien que ceux-là, tous au même plan, Jésus-papier n’ayant pas plus de valeur que la barque-papier, que le tremblement-papier, chaque papier en lien avec les autres papiers. Et Tout n’était plus que papier, TOUT N’ÉTAIT PLUS QUE FIGURES, papiers reliés les uns aux autres. Les mots correspondaient alors à l’expression de ces figures. Je vais illustrer cela au travers des figures de disciples.

Figures de disciples et disciples historiques

J’ai cherché à voir comment cette figure des ‘disciples’ apparaissait dans le récit, comment elle évoluait au fil de cet évangile, comment elle se déclinait. Chaque péricope dans laquelle cette figure et ses déclinaisons apparaissent a donc été étudiée. La suite de cet article vise à mettre en relation les occurrences de cette figure dans ces différentes péricopes.

Figures de disciples

Le mot disciple en français a pour définition : 1°- personne qui reçoit, a reçu l'enseignement (d'un maître) ; 2°- personne qui adhère aux doctrines d'un maître. Cela correspond à la traduction du mot grec mathètes.

Qu'en dit l’Évangile selon Matthieu ?

La première fois que le mot apparaît, c'est en Mt 5,1 : « Voyant les foules il monta dans la montagne ; et lui s'étant assis, s'approchèrent de lui les disciples de lui ; et ouvrant la bouche de lui il enseignait eux disant, […]. »

Qu’est-ce que le récit nous dit des disciples ? Ce sont ceux qui quittent les foules pour s'approcher (venir auprès) de Jésus qui, assis sur la montagne, va les enseigner en ouvrant la bouche et en disant le discours qu'il leur adresse.

Et voilà la figure ‘des disciples de lui’ qui se déploie sous nos yeux. Il ne nous reste plus qu'à cheminer avec elle tout au long du texte. Il faut donc être attentif aux évolutions que le texte va faire subir à cette figure[4].

La figure ‘des disciples de lui’ se différencie ainsi d'autres figures rencontrées précédemment au chapitre 4 : celle ‘des foules’ et celles de ‘Pierre’, d'‘André’, de ‘Jacques’ et de ‘Jean’.

Le récit va constamment zoomer entre un plan large avec la figure générale ‘des disciples’ et ‘des foules' et un niveau plus précis quand le récit met en scène les individus.

La figure ‘des foules’

La figure ‘des foules’ apparaît au verset précédent (v. 4,25) : « Et suivirent lui des foules nombreuses venant de la Galilée et de la Décapole et de Hiérosoluma et de Judée et de d'au-delà du Jourdain. » Le texte définit donc la figure ‘des foules’ comme suivant ‘lui’ – qui se rapporte à Jésus au v. 4,17 –, littéralement « qui se joignent à sa route », et comme étant des groupements venant de cinq espaces distincts. En Mt 5,1, le texte suggère explicitement que ‘les disciples de lui’ sont distincts ‘des foules’ puisque les disciples quittent les foules.

Les figures de Pierre, André, Jacques et Jean

‘Les disciples de lui’ sont également une figure distincte de celles de Pierre, d’André, de Jacques et de Jean. Ces quatre-là se joignent aussi à la route de Jésus. Mais l'élément déclencheur est particulier.

Cela est décrit un peu avant, en 4,18-22 : « Or marchant le long de la mer de Galilée il vit deux frères, Simon l’appelé Pierre et André son frère, […]. Et il dit à eux : "Venez derrière moi, et je ferai de vous des pécheurs d’humain". […] Et avançant de là il vit deux frères autres, Jacques celui de Zébédée et Jean son frère ; et il les appela. »

Ils se joignent à Jésus après qu’une parole leur a été adressée.

Nous pouvons noter, en regardant le texte de façon encore plus précise, qu’il y a d’une part deux pêcheurs, Simon et André, qui sont destinataires d'une parole de type ordre ou invitation et promesse, et d’autre part deux autres pêcheurs, Jacques et Jean, qui eux sont simplement appelés. Les quatre sont en quelque sorte agis par la parole de Jésus.

Ces quatre-là s’intégreront ensuite à la figure des ‘disciples de lui’.

En Mt 5,1, ‘les disciples de lui’, quant à eux, viennent auprès de Jésus avant qu'une parole ne leur soit adressée. Ils agissent avant la parole, alors que ‘Simon & André’ et ‘Jacques & Jean’ sont agis par une parole qui leur est adressée.

Quelques autres figures de disciples

Apparaissent ensuite des figures de disciples qui ne sont pas explicitement mentionnés comme étant disciples de Jésus.

Un ‘autre [type de] disciple’ apparaît au verset 8,21 : « Un autre (heteros) des disciples dit à lui : "Seigneur, permets à moi d'abord de m'éloigner et d'enterrer le père de moi." » Il s'agit bien du même mot disciple, mais il est au singulier et le texte dit de lui qu'il est de nature différente (heteros). Ce n'est pas un autre disciple, mais « un » d'une nature différente ‘des disciples de lui’. Il demande la séparation quand ‘les disciples de lui’ sont plutôt dans l'adhésion.

Au verset 9,14, une nouvelle figure de disciples apparaît : « Alors viennent auprès de lui les disciples de Jean. » Cette figure est référencée à un autre que Jésus : ‘les disciples de Jean’, figure bien distincte des ‘disciples de lui’.

Même les Pharisiens ont des disciples. En Mt 22,16 : « Et ils envoient à lui-Jésus les disciples d'eux-les Pharisiens avec les Hérodiens disant : […]. »

Les disciples dénombrés

Plus avant dans le texte, le récit met en scène un autre type de figure de disciples : celle des disciples dénombrés qui sont autant de sous-ensembles de la figure principale des disciples, chacune s’articulant aux autres.

Ainsi apparaît, en Mt 10,1, la figure des ‘douze disciples’ : « Et appelant auprès ses douze disciples, il donna à eux pouvoir. » La figure dénombrée de douze disciples est nettement liée à l'envoi, d'où son apparition sous l'appellation d'apôtres. Nous retrouvons cette figure en Mt 10,5 : « Ceux-ci les douze le Jésus envoya. » ; en Mt 20,17 : « Et montant vers Hierosoluma le Jésus prit auprès les douze à l’écart. » ; en Mt 26,20 : « Or le soir venu il était attablé avec les douze. »

Nous pouvons faire l’hypothèse que quand le texte convoque à nouveau cette figure des ‘douze’, il veut nous rappeler les conditions de ce premier envoi en mission.

En Mt 20,24, le texte mentionne brièvement la figure ‘des dix’ : « Et entendant les dix s’indignèrent au sujet des deux frères. » Les deux frères en question sont ‘les fils de Zébédée’ dont la mère, qui s’approche avec ses fils, se prosterne et demande à Jésus que ses fils soient assis à ses droites et à ses gauches. C’est une figure de division/opposition, dix face à deux.

Apparaît ensuite la figure ‘un des douze’ en Mt 26,14 : « Alors se rendant un des douze, le nommé Judas l'Iscariote. » C'est avant tout, en respectant l'ordre du texte grec, ‘un des douze’ qui se rend auprès des grands-prêtres et dont le texte précise qu’il est le nommé Judas l'Iscariote. J’insiste car celui qui va livrer Jésus est d’abord ‘un des douze’ avant d’être une individualité nommée Judas. Celui qui livre aurait pu être n’importe lequel d’entre les douze – enfin presque ! – mais pas un simple ‘disciple’.

A la fin de l’Évangile, en Mt 28,16, « or les onze disciples s’en allèrent dans la Galilée », la figure des ‘onze disciples’ remplace celle des ‘douze disciples’ après que le récit nous ait conté la fin tragique de celui qui se pendit.

Et encore d’autres figures, proches de celles étudiées !

Je pourrais aussi étudier :

  • la figure ‘des disciples’ dans les discours de Jésus, dans celui des Pharisiens, d'un humain ou d’un messager car ce que le récit nous dit des ‘disciples’ est différent de ce que Jésus, les Pharisiens, ou d’autres en disent ;
  • le passage de la figure ‘des disciples’ à celle du ‘fait disciple’, à la fin de l’Évangile de Matthieu en Mt 27,57 : « Le soir étant venu vint un humain riche d'Arimathie, le nom Joseph, qui aussi devint disciple de Jésus », et en Mt 28,19 : « Allant donc faites disciples toutes les nations, baptisant eux »… où la temporalité n’est plus la même : le ‘fait disciple’ intervient APRÈS la mort de Jésus ;
  • les figures autour des ‘frères’ en Mt 12,46-50 : « Encore lui parlant aux foules voici la mère et les frères de lui s’étaient tenus dehors cherchant à lui parler. […] Et étendant la main de lui sur les disciples de lui il dit : "Voici la mère de moi et les frères de moi ; en effet quiconque fait la volonté du père de moi le dans les cieux celui-là de moi frère et sœur et mère est." »
    Nous pouvons nous interroger sur la relation qu’ils entretiennent avec ‘les disciples’ car est ‘frère’, ‘sœur’, ‘mère’, « quiconque fait la volonté du père de moi le dans les cieux ». Sommes-nous introduits dans une autre dimension de la relation au Christ ? Il ne s’agit plus de Jésus mais de lui comme médiateur du père qui est dans les cieux.

Les « disciples historiques » sont autant de nouvelles figures - exemples

J’entends par « disciples historiques » des personnages qui, croyons-nous, ont existé puisqu’ils sont nommés dans les textes du Nouveau Testament. Mais est-ce bien là le rôle de l’Évangile que d’accréditer l’existence des disciples nommés ? Ne serait-ce pas autant de nouvelles figures particulières de disciples ?

La figure des ‘deux frères’

Cette figure apparaît en Mt 4,18 : « Marchant le long de la mer de Galilée il vit deux frères. » Puis, le texte la détaille sous la forme de deux nouvelles figures, ‘Simon’ et ‘André’, avec la qualification de pêcheurs. Et le texte précise : ‘Simon’ est appelé Pierre, ‘André’ est le frère de ‘Simon’ et ‘des pêcheurs’ sont ceux qui sont le long de la mer et qui jettent des filets. Comme nous l’avons vu précédemment, une parole particulière est adressée à cette figure des ‘deux frères’ en Mt 4,19 : « Et il dit à eux : "Venez derrière moi, et je ferai de vous des pêcheurs d’humains." » Une promesse qui fait écho à leur activité de pêcheurs.

La figure des ‘autres deux frères’

Cette figure, au v 4,21, est semblable à la précédente mais aussi différente : « Et avançant de là il vit autres (allos) deux frères. » Là aussi, cette figure est définie par trois nouvelles figures, celle de ‘Jacques’, celle de ‘Jean’ et celle de ‘Zébédée’ : ‘Jacques’ est « celui de » ‘Zébédée’, ‘Jean’ est « le frère de » ‘Jacques’ et ‘Zébédée’ est « le père d'eux ».

À noter que nous retrouvons ces ‘autres deux frères’ en Mt 17,1[5] et en Mt 20,24[6]. Ainsi, quand le texte fait à nouveau référence à eux, il fait là aussi référence aux conditions de leur appel, différentes des conditions de l’appel des ‘deux frères’ (Simon et André).

La figure de ‘Pierre’

La figure de ‘Pierre’ se construit, dans le texte de l’Évangile de Matthieu, à partir du personnage de Simon et de ses différentes nominations. Il s’agit d’une transformation de la figure initiale de Simon. Chaque nomination correspond à un stade de l’évolution de la figure initiale.

  • Comme nous l’avons vu, le personnage de Simon apparaît pour la première fois en Mt 4,18 : « Marchant le long de la mer de Galilée il vit deux frères, Simon l'appelé Pierre et André le frère de lui. » À cet endroit du texte, le récit nous informe que ce Simon est bien celui qui plus tard dans le récit sera appelé Pierre et qu’il ne s’agit pas des autres Simon : Simon le Cananéen, autre apôtre en Mt 10,4, Simon frère de Jésus en Mt 13,55, Simon le lépreux en Mt 26,6, et Simon de Cyrène en Mt 27,32. Cependant, ici, Simon n’est encore que Simon.
  • C’est en Mt 14,28-29 que la figure de ‘Simon’ se transforme en celle de ‘Pierre’ et que ce prénom fait irruption dans le récit : « Répondant à [Jésus] Pierre dit : "Seigneur, si toi tu es, ordonne moi d’aller auprès de toi sur les eaux" ; Celui-ci dit : "Viens." Et descendant de la barque Pierre marcha sur les eaux et alla près de Jésus. »
    Après le récit ne mentionnera plus la figure de ‘Simon’. Seul Jésus, s’adressant à Pierre l’interpelle en l’appelant Simon. Même si les noms « Pierre » et « Simon » sont tous les deux attachés au même personnage, la figure donnée à voir avec « Pierre » se différencie de celle donnée à voir avec « Simon l’appelé Pierre » au sens où la figure donnée à voir avec « Pierre » résulte de la transformation de celle donnée à voir avec « Simon l’appelé Pierre ». Le texte nous oblige à considérer que, dans ce passage, c’est bien la figure donnée à voir de ‘Pierre’ qui est convoquée et non celle de ‘Simon l’appelé Pierre’. Ce que demande ‘Pierre’ et ce qu’il réalise (marcher sur les eaux et aller près de Jésus), ‘Simon l’appelé Pierre’ ne peut ni le demander ni le réaliser.
    Mais à cet endroit du récit, nous ne savons pas encore qui est, ou plutôt ce qu’est ce ‘Pierre’, cette figure transformée qu’est ‘Pierre’. La figure sera déployée différemment dans la suite du récit.
  • En Mt 16,16, la figure évolue : de ‘Simon l’appelé Pierre’ le texte passe à ‘Simon Pierre’ : « Répondant Simon Pierre dit : "Toi tu es le Christ le fils du dieu le vivant." » Cette évolution intervient juste avant que Jésus l’interpelle en Mt 16,17 en tant que ‘Simon Bariôna’ ou ‘Simon fils de Jonas’ pour l’appeler lui-même officiellement ‘Pierre’ en Mt 16,18. Mais de quel Jonas parle Jésus ? De quel Jonas ce Simon est-il le fils ? Est-ce son père au sens de l’époux de sa mère, ou Simon est-il le fils du Jonas du signe et du poisson (tiens, c’est original pour un pêcheur !) auquel le récit fait référence en Mt 12,39-41, Jésus indiquant par la même que c’est par cette filiation qu’il peut ou qu’il lui est donné de devenir Pierre.
    C’est à cet endroit du texte que la figure de ‘Pierre’ est clairement définie par le récit comme transformation de ‘Simon Pierre’ : ‘Pierre’ est l’humain qui fait l’expérience très particulière de proclamer : « Toi tu es le Christ le fils du dieu le vivant. »
    Cette expérience se fait aux conditions particulières suivantes :
    1. qu’il entende LA question que Jésus lui pose : « Or vous qui dites-vous que moi je suis ? (Mt 16,15) » ;
    2. qu’il y réponde en tant que Simon Pierre, plus tout à fait Simon mais pas encore tout à fait Pierre (Mt 16,16) ;
    3. et qu’il entende Jésus lui faire la réponse (Mt 16,17-19) : « Bienheureux es-tu, Simon fils de Jonas, parce que la chair et le sang ne révélèrent pas à toi mais mon père qui est dans les cieux. Or et moi je dis que toi tu es Pierre, et sur la pierre celle-là je bâtirai mon église. » Jésus s’adresse à ‘Simon Pierre’ et le désigne, le définit à ce moment (kairos[7]) précis du récit comme étant ‘Pierre’ : maintenant, par ce que tu viens d’expérimenter, tu es à jamais ‘Pierre’.

Dans cet « ici et maintenant » du texte, nous ne pouvons rien ajouter sur le plan de l’analyse. Le texte nous invite la contemplation de cette figure.

En guise de conclusion

Lire à partir des figures

Par ce bref survol de la figure des disciples et des figures associées dans l’évangile selon Matthieu, j’ai voulu décrire, expliciter ma découverte « TOUT EST FIGURE » et ses implications pour la lecture.

Il m’est maintenant impossible de considérer que les disciples, les douze, les apôtres, Jacques et Jean, Pierre c’est du pareil au même, ou que la seule différence c’est que Pierre est celui que Jésus a désigné comme le chef de la future Ecclésia. Cette remarque faite pour les figures des disciples vaut aussi pour les autres figures que l’on peut rencontrer tout au long des textes.

Peut-être allez-vous m’accuser de couper les cheveux en quatre, de me perdre dans trop de détails ? Mais je vous répondrai que c’est peut-être justement ce à quoi nous invite la lecture sémiotique.

Ce que j’appelle définition d’une figure est peut-être ce que de plus savants que moi appellent « dispositif figuratif ». C’est-à-dire que la figure n’existe que par son contexte. Plus précisément, un élément figuratif n'a pas de signification en soi, mais prend sens au travers du jeu de qualifications et de relations avec les autres éléments figuratifs, dans un réseau que le texte met en scène. La figure est définie par les liens que les autres figures tissent avec elle.

Ma compréhension des figures a été pour moi la clé d’entrée dans les textes. Il ne s’agit pas de comprendre, mais de vivre ce que je lis, de faire corps avec ce que je lis. C’est par les figures que nous sommes les acteurs du texte que nous lisons, que nous pouvons nous y immerger. La Bible n’est plus un monument extérieur à moi que je visite, c’est le livre dont je suis le héros au sens où, par les figures, je sens que ce texte est une parole qui m’est personnellement adressée. Si le Pierre de l’écriture n’est pas QUE le personnage historique, si c’est d’abord une figure, alors rien n’empêche que je puisse être, que nous puissions être ‘Pierre’ si nous nous autorisons à vivre l’expérience décrite.

Dans les textes d’Évangile, un élément essentiel des figures, que j’ai aussi découvert, au moins pour celles que j’ai étudiées, c'est qu'elles ne se déploient que dans leur rapport à la figure du ‘Christ’. Toutes les figures sont transformées dans leur rapport au ‘Christ’ ou plutôt dans le rapport que le ‘Christ’ entretient avec elle. Et cette articulation au ‘Christ’ tire avec elle celle au ‘Père’ et à ‘mes frères’.

Du figural

Une fois la notion de figure perçue, mes questionnements ne sont pas terminés. Car au fil du texte évangélique, les figures semblent évoluer et se déformer jusqu’à parfois perdre ce qui, du moins le pensions-nous, leur donnait consistance.

Cette défiguration des figures conduit-elle à ce que nous appelons le figural ? Qu’est-ce que cette nouvelle notion recouvre ou désigne ? Vous connaissez peut-être le bon mot selon lequel « le figural c’est comme un couteau sans lame auquel on a retiré le manche[8] ». Avec cela nous sommes bien avancés. Mais à quoi cela sert-il ? À quoi cela fait-il référence ? Où trouver dans les textes des couteaux sans manche et sans lame ?

Tenter d’expliciter cette notion, d’en donner des exemples, pourra faire l’objet d’un prochain article, dont le titre serait : « L’au-delà de la figure ou le figural pour les nuls : ce que j’ai découvert du figural – mais peut-être n’ai-je rien compris ? »

Car, en effet, le figural s’est révélé à moi lors d’une lecture faite à Bordeaux avec Jean-Claude Giroud les 4 & 5 mars 2017.

Ma révélation a été la suivante : et si le figural était ce qu’il reste quand la figure s’en est allée, ou plus précisément quand ce que figure la figure ne tient plus ? Comment cela peut-il se faire, se percevoir ?

Relisons le texte de la passion dans l’Évangile selon Matthieu (Mt 26,56-58) : « Alors les disciples, tous, laissant lui, fuient. […] Pierre suivait lui de loin jusqu’à la cour du grand-prêtre, et entrant à l’intérieur il était assis avec les subordonnés pour voir la fin. »

À cet endroit, le texte dit explicitement que les disciples fuient, qu’ils laissent Jésus. Et le texte ajoute et précise : TOUS. Il n’en reste donc AUCUN. Pourtant une chose demeure et continue de suivre Jésus : c’est ‘Pierre’. J’en déduis que Pierre à cet endroit-là n’est plus à strictement parler un ‘disciple’ puisqu’ils ont tous fui et qu’il n’en reste aucun. Il est ce qui reste du disciple lorsque le disciple a fui ! Disciple et non-disciple à la fois, en Pierre, la figure des disciples est comme vidée de sa substance, déformée jusqu’à l’extrême.

C’est encore plus marquant un peu plus loin, quand la figure ‘Pierre’ est questionnée par les ‘servantes’ : « Et toi tu étais avec Jésus le Galiléen (Mt 26,69) » ; « Celui-ci était avec Jésus le Nazôréen (Mt 26,71) » et « Vraiment toi aussi tu es d’entre eux et en effet l’accent de toi te rend manifeste (Mt 26,73) ». La voix qui avait affirmé « Toi tu es le Christ, le fils du dieu, le vivant », affirme désormais « je ne sais pas de quoi tu parles » puis « je ne connais pas l’humain ».

Quand ces dernières paroles tendent à effacer les premières, quand Pierre par ses paroles nie, renie, revient sur, efface ce qui a fait la figure de ‘Pierre’, quand donc la figure de ‘Pierre’ tend à « disparaître », ce qui reste alors, c’est ce que ‘Pierre’ ne maîtrise pas, ne maîtrise plus, ce qui ne lui appartient plus mais qui appartient tout entier à un Autre. Pierre est reconnu comme étant « avec Jésus » par « les se tenant », qui « s’approchant, [lui] dirent : "Vraiment toi aussi tu es d’entre eux et en effet l’accent de toi te rend manifeste." » L’ACCENT est ce qui reste de ‘Pierre’ lorsque le disciple qu’il était est parti, s’est effacé, dissimulé. L’accent manifeste par-delà ‘Pierre’ et par-delà ‘les disciples’, un « être avec Jésus », « un être d’entre eux ».

Frotey-lès-Lure, juillet 2017 - juillet 2026.


[1]    Sur le plan théorique, les figures ne sont pas des mots du dictionnaire. Ce sont des éléments du contenu du texte qui sont signifiés par des mots. Une même figure peut être signifiée par des mots différents du dictionnaire et réciproquement (quoique ce soit plus rare dans les textes bibliques, mais c'est vrai si l'on prend l'ensemble du corpus biblique), un même mot du dictionnaire peut signifier plusieurs figures. Donc, pour reprendre l'exemple mentionné plus haut, Pierre et Simon-Pierre sont généralement une seule et même figure. Mais cette figure est qualifiée différemment lorsque le terme ‘Pierre’ est utilisé plutôt que celui de ‘Simon-Pierre’. C'est la même figure, comme vue différemment.

[2]    Cet Évangile est le texte avec lequel l’association Bible et Lecture Aquitaine a cheminé pendant quatre ans, en lisant, en groupe, à peu près un chapitre par mois. C’est pendant sa lecture que j’ai découvert ce qu’étaient les figures et que je me suis attelé à la rédaction de cet article. Donc toutes les remarques qui suivent s’appuient sur cet Évangile.

[3]    Les textes en italiques sont des citations de l’Évangile dans la traduction interlinéaire de Carret.

[4]    Un mot entre ‘ ’ est une figure.

[5]    Mt 17,1-2 : « Et après jours six prend auprès le Jésus le Pierre et Jacques et Jean le frère de lui, et il fait monter eux sur une montagne élevée à l’écart. Et il fut métamorphosé devant eux. »

[6]    Mt 20,20-24 : « Alors s’approcha de lui la mère des fils de Zébédée avec les fils d’elle se prosternant et demandant quelque chose de lui. [...] Et entendant les dix s’indignèrent au sujet des deux frères. »

[7]    Au sens du kaîros grec, c’est à dire non lié au déroulement chronologique du temps mesuré, mais à cet ici et maintenant du récit.

[8]    Cette expression relative au couteau remonte au moins au XVIIIe siècle. Dans le champ de la sémiotique, elle fut appliquée au figural, sans que nous sachions, à ce stade, à qui nous en devons la paternité.