Publié le 4 octobre 2026

La lecture de Lc 14,1-6 dont Anne PÉNICAUD rend ici compte, s’appuie sur l’architecture énonciative du texte. En ce sens cette lecture présente, au-delà d’un intérêt pour la péricope étudiée, un intérêt méthodologique. De plus, du fait de son ouverture et des questions qu’il pose, cet article peut être envisagé comme une invitation à poursuivre la lecture du texte évangélique, par exemple avec un groupe.
Il s’agit d’un premier article d’une série d’articles que nous envisageons de publier.

L'auteur

  • Anne Pénicaud

    Anne PENICAUD, née en 1955, agrégée de lettres classiques, docteur en lettres (1989) et en théologie (2011), a rejoint en 1993 puis dirigé, de 2001 à 2018, le Centre pour l'Analyse du Discours Religieux (CADIR) et la revue Sémiotique et Bible. Elle a écrit en particulier La Lecture, chemin d'alliance - Des Philippiens d'hier à ceux d'aujourd'hui, paru aux Éditions du Cerf, 2018. De plus, elle a réalisé avec Marie-Christine Teissier une Méthode de grec biblique, parue aux Éditions Profac, 2016. Enfin, elle anime depuis plusieurs décennies des groupes de lecture biblique.

À l'instant certains pharisiens tentaient sous un prétexte de détourner Jésus de sa route vers Jérusalem. Et voici qu'un de leurs chefs l'invite[1] à manger le pain du sabbat[2] avec lui et ses proches… Un repas rituel pris ensemble : enfin l’occasion d’apaiser les tensions ? Jésus accepte, et se rend dans cette maison où on l’attend. Comment y sera-t-il reçu ? Et quel sens ce qui s’y déroulera peut-il avoir aujourd’hui pour des lecteurs ?

1 Et il advint, pendant qu’il venait dans la maison d’un des chefs des pharisiens, lors d'un sabbat, pour manger pain, et eux étaient à l’épier (‘épier-de-côté’), 2 et voici : un humain était, hydropique, en face de lui. 3 Et répondant, Jésus dit vers les légistes et pharisiens en disant : « Est-il permis, le sabbat, de soigner ou non ? » 4 Eux se tinrent-en-repos. Et saisissant, il le guérit et (le) délia. 5 Et vers eux, il dit : « De qui parmi vous un fils ou un bœuf tombera dans un puits, et il ne le retirera pas aussitôt, un jour de sabbat ? ». 6 Et ils ne furent pas de force à répondre à ces (paroles).

Comment le texte parle-t-il ?

Le texte destine cet épisode à des lecteurs. Pour discerner ce qu’il cherche à leur faire entendre, il faut prêter attention à la manière dont il ordonne son récit et le met en scène. Il enchaîne un événement, imposé à Jésus à son arrivée, et la façon dont il y réagit : d'abord par une parole (il pose une question qui se heurte au silence), puis par un acte suivi d'une nouvelle parole (une deuxième question, à laquelle répond encore le silence). Entre gestes et paroles se raconte ici l'histoire d'un piège et de sa résolution inattendue. Quel en est le ressort ? Et l’enjeu ?

❑ L'événement : un accueil concerté… et déconcertant (v. 1-2)

❑ La réaction de Jésus (v. 3-6)

✰ Parler (v. 3-4)

❍ Donner sa chance au dialogue (v. 3)

❍ Le silence du refus (v. 4)

✰ Agir (v. 4-6)

❍ Laisser parler les gestes (v. 4)

❍ Des actes aux paroles (v. 5-6)

➪ Dire le vrai (v. 5)

➪ Le silence de l'aveu (v. 6)

Cette organisation guidera la lecture, rapportant les énoncés du texte à l’architecture souterraine d’une parole invisible mais bien réelle, et qui lui donne sa cohérence profonde. On pourrait l’appeler : la voix du texte.

Que peut-on entendre dans ce texte ?

En seulement six versets le texte raconte l'événement[3] (v. 1-2) et la façon dont Jésus y répond : par une nouvelle tentative de dialogue avec ses adversaires légistes et pharisiens (v. 3-6). La dernière, car le désaccord fondamental qui s’y révélera mettra fin à toute apparence de relation. Entre eux, la porte sera désormais fermée.

❑ L'événement : un accueil concerté… et déconcertant (v. 1-2)

Le texte pose d’abord le décor : Jésus arrive chez le chef pharisien qui l'a invité… mais ne se présente pas pour l’accueillir. À la place il découvre un groupe indéterminé, un ils qui, sans lui parler, l’observe d'un regard en coin. Un comité d’accueil surprenant ! Et voici… L’expression invite à voir l'événement qui l’attend à son entrée : face à lui, un humain atteint d’hydropisie[4] ! L’effet de surprise est total, et le place devant une alternative impossible : transgresser la loi du sabbat en guérissant l’homme, ou ne rien faire et le laisser à son mal.

Car dans la Loi un commandement prescrit, les jours de sabbat, une inaction imitant le repos de Dieu au terme de la création[5]. Les légistes et les pharisiens en ont fait une contrainte absolue, qui ne tolère aucune exception. Or Jésus s’y soustrait lorsqu’il s’agit de soigner des malades. Trois affrontements se sont déjà produits à ce propos dont le dernier, tout récent, s’est achevé par la honte publique d’un chef de synagogue[6]. Cette mise en scène aurait-elle un goût de revanche ? Ici tout indique le piège : le moment choisi (un repas de sabbat), le lieu (la maison d’un chef des pharisiens), la présence de témoins aux aguets… Ces gens savent que Jésus peut guérir, et qu'il le voudra. Sinon pourquoi l’épieraient-ils ?

❑ La réaction de Jésus (v. 3-6)

Parmi eux se trouvent des légistes et des pharisiens… une confirmation du guet-apens ? C’est à eux que Jésus s’adresse, leur retournant dans une question explicite l’alternative où l’on tente de l’enfermer. Mais ils ne réagissent pas (v. 3-4). Alors il agit, d’abord pour guérir l’homme, puis à nouveau pour questionner ceux qui sont restés muets… et qui ne lui répondent pas davantage (v. 4-6). Entre gestes et paroles, de quoi parle cet échange avorté sur fond de souffrance humaine ?

✰ Parler (v. 3-4)

Une interrogation (v. 3) qui rencontre l’inertie de ses destinataires (v. 4), la scène en dit long.

❍ Donner sa chance au dialogue (v. 3)

Permis ou non ? La formulation est simple, directe… et habile ! Si légistes et pharisiens répondent permis, le piège tombe. Et s’ils disent non, eux-mêmes révèlent leur intention de prendre Jésus en défaut sur le commandement du sabbat. Pourquoi cette nouvelle tentative de dialogue ? L'affaire est entendue depuis longtemps…

Sans doute pour déplacer le débat, en rapportant l’opposition entre « agir » et « ne pas agir » au sens de ces comportements. S’agit-il simplement, le sabbat, de reproduire du dehors l'oisiveté de Dieu ? Ou bien de l'imiter du dedans en prenant soin de la vie qu’il a créée ? La présence d’un malade gravement atteint donne son urgence et son poids à cette interrogation. Mais elle dissimule aussi une autre question : en se faisant garants des interdits de la Loi, légistes et pharisiens ont pris le pouvoir sur le peuple. Les interroger sur ce qui est permis les déloge de cette posture de censeurs. D’autant que la tournure passive du verbe les renvoie à Celui dont l'interprétation est seule légitime : le Dieu qui est l'auteur de la Loi. De fait, Jésus leur demande ici : à quelle Loi vous référez-vous, celle de Dieu ou la vôtre ?

❍ Le silence du refus (v. 4)

Eux se-tinrent-en-repos. D’elle-même cette attitude est une réponse, mais à double fond car elle déguise un refus en respect de la Loi : légistes et pharisiens ne relâcheront pas leur emprise ! Quitte à sacrifier un homme pour cela.

Ce mutisme censé les protéger les expose en réalité, car il met en lumière la façon dont ils ont évacué Dieu d’une Loi qu’ils ont instrumentalisée. La révélation de son absence désigne en creux la place qui aurait dû être la sienne dans cette maison de pharisien en ce jour de sabbat.

✰ Agir (v. 4-6)

Face à cette attitude Jésus agit (v. 4) avant de poser une nouvelle question (v. 4-5). Éclairée par les faits, celle-ci résonne tout autrement que la précédente.

❍ Laisser parler les gestes (v. 4)

Trois gestes lui suffisent pour restaurer le malade. D’abord il saisit. Aucun complément d’objet n’est précisé ici, et ce flou laisse planer une interrogation : en même temps que l'homme, Jésus empoignerait-il la situation ? De fait ses mains le relient au malheureux, jusqu’ici abandonné à sa souffrance, qu'elles remettent au centre de la scène. Ensuite, il le guérit. Le texte reste muet sur la façon dont il s’y prend, comme si la manière importait moins ici que la guérison elle-même. Enfin, il délie… À nouveau, pas de complément pour dire ce qui est libéré. L’homme de son mal, bien sûr. Mais aussi le piège dénoué par le renvoi de celui qui en était l'appât.

La brièveté frappante de la scène met en avant la force des gestes, comme pour désigner Celui qui se tient, invisible, aux côtés de Jésus[7] : le Dieu dont il s'est fait le champion face à ceux qui tentaient de l’évincer. C'est Lui que ces hommes défiaient en cherchant à le piéger, et Il vient de leur répondre clairement. Ils le pensaient absent de la scène ? Ils se sont trompés.

❍ Des actes aux paroles (v. 5-6)

La question que Jésus adresse alors aux légistes et aux pharisiens désigne une évidence (v. 5). Et ici encore ils gardent le silence au lieu de répondre (v. 6). Pourquoi ?

➪ Dire le vrai (v. 5)

De qui parmi vous un fils ou un bœuf tombera dans un puits, et ne le retirera-t-il pas aussitôt un jour de sabbat ? Cette question, Jésus l'a posée dans des termes presque identiques lors de leur dernière confrontation au sujet du sabbat[8], mais elle est ici comme une parabole de ce qu’il vient de faire : guérir l'homme, c’était le retirer du puits intérieur où il se noyait. Ce parallèle fait tomber le masque en révélant le gouffre qui sépare, chez ces religieux, les paroles des actes : l’interdit rigide qu’ils lui opposent face à ce malade, ils le bafouent sans hésiter dès qu’il s’agit de leur propre sang (fils) ou d'un bien précieux (bœuf). Mais Jésus, lui, ne dit rien d'autre que ce qui est… Dans quel but ?

De qui parmi vous… S'il adresse cette parole à chacun, est-ce pour fissurer le mur hostile formé par le groupe ? À qui lui ouvrirait l'oreille, elle offre ce soin : se voir tel qu'il est. À l'image de l'homme que menaçait un trop plein d’eau légistes et pharisiens sont des hydropiques du cœur, étouffés par une rapacité[9] pour laquelle tout est objet de prise : pas seulement leurs biens mais aussi ce malade, le peuple, la Loi… et jusqu'à Dieu lui-même, dont ils veulent usurper l'autorité. Ce mal-là est autrement plus grave qu’une maladie du corps, et son seul remède est la vérité… si elle est entendue. Qu'en sera-t-il ?

➪ Le silence de l'aveu (v. 6)

Si les pharisiens et les scribes se taisent encore, ce n’est plus par calcul mais par incapacité : parce qu’ils ne sont pas de force à répondre. La puissance de cette parole, sa justesse face à la situation les laissent sans voix… Mais pourquoi parler ici de force ?

Ce mot, Jésus lui-même l’employait lors de son conflit avec le chef de synagogue pour décrire le lien qui paralysait une femme : une absence-de-force qu’il attribuait au Satan, cet autre nom du Diviseur. Ces hommes mus par la recherche du pouvoir seraient-ils eux aussi liés par le Diviseur ? Depuis le début de l'épisode Jésus a tenté de les délier, d'abord en leur nommant le piège qu'ils ont ourdi contre lui puis en les confrontant face à leurs contradictions. Se laisseront-ils aider ? Leur silence manifeste la force irrépressible de sa dernière parole, mais il ne signifie pas pour autant qu'ils l'aient entendue. Juste avant cet épisode, Jésus comparait à des démons les pharisiens qui le sommaient de changer de route[10]. Serait-ce aussi le cas de ceux qui viennent d'essayer de le piéger ? Seront-ils capables de supporter la lumière de la vérité ? Ou trop faibles ?

Et alors ?

La foi de l'homme malade n’intervient pas dans cet épisode : parce sa perspective est différente ? La question qu'il traite se situe ailleurs, et cette guérison n’en est que le support. En racontant une fois de plus la confrontation de Jésus à des religieux pervertis, il cherche à dire combien la volonté de contrôle abîme et dégrade. Indifférence à la souffrance d’autrui, manipulations cyniques, hypocrisie, aveuglement… dans cette scène les ennemis de Jésus déploient un catalogue complet des vices nourris par un appétit de pouvoir qui touche ici au blasphème. Car en faisant passer leur parole pour celle de la Loi ils cherchent à confisquer ce qui, par essence, échappe : la liberté pour chacun de gérer lui-même la Vie qui lui est confiée. Ne serait-ce pas la folie décrite par les anciens Grecs sous le nom d’ubris, cette démesure de qui se prend pour Dieu ?

Mais il s’agit aussi, et peut-être surtout, de révéler le remède à cette dérive : une justesse de gestes et de paroles illustrée par Jésus. Le texte y montre une arme souveraine, capable de transpercer les apparences en révélant clairement le rapport de chacun à la Vie qui s'offre. Trancher pour libérer… Une caractéristique de ce que les textes bibliques nomment la Parole de Dieu ? L'Épître aux hébreux la décrit ainsi :

Vivante en effet la Parole de Dieu, et agissante-dans, et plus tranchante que toute épée à double tranchant, et pénétrant jusqu'à la ligne-de-partage entre souffle-de-vie et souffle, articulations et moelles, et discernant désirs-intérieurs et réflexions-intérieures du cœur. (He 4,12)

La puissance créatrice de la vérité : serait-ce au bout du compte le sujet du texte ?


[1]    Le texte le dira au v. 12.

[2]    Il s’agit d’un pain consommé lors des repas de sabbat en mémoire de la manne donnée par Dieu dans le désert. Cf. Ex 16,5-17.

[3]    Ce terme traduit le grec advint, qui désigne un événement advenu sans qu’en soit indiquée la cause.

[4]    Il s’agit d’une maladie grave, une rétention d’eau qui provoque des œdèmes dans tout le corps et à terme entraîne la mort.

[5]    Le mot signifie littéralement cessation, abstention.

[6]    Cf. Lc 6,1-5 et 6-11 ; Lc 13,10-17.

[7]    Cf. Lc 5,17 : la puissance du Seigneur lui faisait opérer des guérisons.

[8]    Cf. à nouveau Lc 13,10-17.

[9]    Cf. Lc 11,39 : 39Maintenant vous, les pharisiens, l’extérieur de la coupe et du plat vous purifiez, or votre intérieur est plein de rapacité et de mauvaiseté. 40Insensés ! Celui qui a fait l’extérieur, l’intérieur aussi ne l’a-t-il pas fait ?

[10]   Cf. Lc 13,32.