Notes de la rédaction :
Le fondement de cet article est une lecture des chapitres 24 et 25 de l’Évangile selon Matthieu. Nous recommandons aux lecteurs et lectrices de commencer par lire ou relire le texte biblique dont il est question.
D'autre part, cet article est une version courte du chapitre 3 d'un ouvrage plus conséquent, ouvrage que nous mettons également à disposition. Les lecteurs peuvent s'y reporter pour un développement beaucoup plus étayé de ce qui est présenté dans cet article.
Introduction
À l'assaut de Mt 24-25
Est-il défi plus redoutable, est-il projet plus présomptueux que de se lancer dans la lecture intégrale et détaillée d’un monument tel que Mt 24-25 ? Cette longue séquence du premier des quatre évangiles rassemble en effet des textes plutôt délicats à aborder. Le chapitre 24, avec ses accents apocalyptiques, et le chapitre 25, avec ses paraboles puissantes et complexes, rebutent souvent les lecteurs autant qu'ils les fascinent. Qui a l'habitude de lire en sémiotique n'est certes pas très étonné d'observer les réactions souvent violentes qu'ils provoquent chez les lecteurs et sait combien un certain courage est nécessaire pour s'y aventurer !
Pourtant, un petit groupe d'irréductibles lecteurs a décidé, pour occuper ses vacances de l'été 2021, de relever ce défi impressionnant. Comme, à la fin d'une semaine entière de lecture, le chantier était bien loin d'avoir été achevé, il a été convenu de remettre le couvert l'année suivante, et encore celles d'après. Il n'est pas totalement achevé à l'heure où paraissent ces premières lignes, mais cela n'empêche en rien d'en partager des premiers fruits aux lecteurs de Sémiotique et Bible.
Une lecture de la vie humaine
À partir d'une approche fine et précise du texte, l'objectif consistera à faire dialoguer la lecture sémiotique et diverses dimensions de l'existence humaine concrète. Il paraît en effet difficile à concevoir que la Parole de Dieu n’irrigue pas et n’inspire pas en profondeur toutes les dimensions de la vie, jusqu'à engager celle-ci dans le mouvement d’un « vivre-ensemble » renouvelé et apaisé. En s'attachant à identifier des « structures anthropologiques profondes », le fruit de la lecture pourra aisément être transposé en direction du monde humain concret, considéré comme un « texte », c'est-à-dire un espace rempli de signes ou de figures à lire et à interpréter. Pour l'exprimer autrement, l'objectif consiste à tenter de répondre à cette question lancinante : comment la Parole de Dieu peut-elle changer le monde aujourd’hui ? Et si ce difficile vivre-ensemble entre humains, après lequel courent toutes nos sociétés, constituait en effet une des facettes du « corps à venir » dont parlait naguère Jean Calloud[1] ?
Pour des raisons de place, la « lecture multidimensionnelle » ouverte par l'exploration de Mt 24-25 se limitera à l'évocation d'un terrain d'expérience cher au rédacteur final de ces lignes : celui de l'accompagnement de groupes d'adolescents au sein d'une structure d'accueil assez particulière. Le lecteur de ce numéro de Sémiotique et Bible trouvera en parallèle, s'il souhaite stimuler sa réflexion, le texte développé d'où provient le présent article, avec des éléments méthodologiques plus substantiels, de multiples autres terrains d'expérience touchant la lecture sémiotique en groupe, ainsi qu'un système de notes très fourni apportant une perspective supplémentaire à la présente recherche[2].
Une brèche dans la fatalité
Un regard global porté sur un paysage : l'accomplissement d'un parcours
Regardé dans sa plus grande globalité, le texte de Mt 24-25 peut à la fois être considéré comme un ensemble signifiant en soi-même, autonome, dont il sera possible de discerner quelques grandes « dénivellations de sens », et à la fois être replacé dans un contexte plus vaste encore, celui de l’enchaînement des chapitres de l’évangile de Matthieu. Selon ce second point de vue, il ne constituera alors qu'un élément articulé à d'autres de même ampleur, mais dont il s'agira de découvrir les couleurs propres.
Ainsi, au chapitre 21, le lecteur découvre que pour la première fois dans cet évangile, Jésus vient à Jérusalem et, de ce fait, entre dans le Temple. Y enseigner représente pour lui l'aboutissement de tout un parcours : le voici enfin comme chez lui, dans LA « maison de Dieu », comprend-on en l’écoutant citer les Écritures (« Ma maison sera appelée maison de prière »), LE lieu adéquat pour faire résonner la Parole.
Dénoncer l'irréparable
Or, dans le Temple, il parle beaucoup, notamment par paraboles. Cela donne les chapitres 21 à 23. Dans le même mouvement, c’est-à-dire du sein même de son langage parabolique, il adresse un certain nombre de reproches graves aux scribes et aux Pharisiens, pointant du doigt leur inclination meurtrière : ceux-ci envisagent en effet de le tuer.
Tout au long du chapitre 23, il leur déclare combien leur hypocrisie les a finalement privés d'entendre la Parole et d'accueillir le royaume ; à la toute fin de ce même chapitre, il laisse entendre que c'est cette surdité même qui va les pousser à l'irréparable : il sait que, désormais, son sort est scellé. Mais il ne s'arrête pas là, et dans un retournement dont il a le secret, il leur déclare que ce sont eux qui vont être livrés à leur propre sort tandis que lui-même, bien que capturé par ceux qu’il n’aura pas réussi à faire bouger, leur échappera d'une certaine manière : « Vous ne me verrez plus désormais[3]... »
Une parole au cœur de la fatalité
En se déportant maintenant directement au tout début du chapitre 26, on se retrouve de nouveau en compagnie des scribes et des Pharisiens et le verdict tombe : la mort de Jésus est désormais décidée (en l’absence de tout procès conduit en bonne et due forme) et programmée. Entre ces deux mentions de la tragédie qui va se jouer, c'est-à-dire entre l'annonce que Jésus en fait à la fin du chapitre 23, dans une ultime tentative de prise de conscience d'une part, et la décision prise aveuglément au début du chapitre 26 par ceux qui seront restés sourds à la Parole[4] d'autre part, les deux chapitres 24 et 25 font charnière. Jésus y parle abondamment, sa parole s'écoule en toute liberté et fait brèche, ouverture vers une autre dimension, au plein cœur d'une fatalité que semblait pourtant sceller définitivement l'indécrottable surdité humaine.
Sortir d’un Temple qui n’est plus
Une ultime parole avant de quitter le Temple
Resserrant son regard sur les chapitres 24-25, le lecteur, s’il a en tête ce qui s’est passé depuis le chapitre 21, note immédiatement qu’au début du chapitre 24, Jésus sort du Temple. Du point de vue des figures d’espace, ce changement est évidemment majeur. Prenant en compte le texte grec[5], le lecteur remarquera même qu’il le quitte. Il ne s'agit donc pas d'une sortie banale, comme celle que l'on opère après avoir tranquillement visité un endroit intéressant : il vient d'être dit qu'il était en quelque sorte chez lui, dans ce lieu éminent pour faire résonner la Parole, surtout si l'on en juge par le temps qu'il y a passé depuis le chapitre 21. Ce n'est pas non plus le départ temporaire de celui qui compte y revenir dès que possible : il n'y reviendra plus, comme en témoignent les chapitres suivants dans l'évangile. Le début du verset 24,1, « Et Jésus sortant loin du Temple, il allait »[6], sonne donc comme la chronique d'une séparation consommée.
De l'autre côté de l'ensemble 24-25, au début du chapitre 26, le texte insiste sur la clôture du discours de Jésus : « Et il arriva (ἐγένετο - egeneto), quand Jésus eut fini (ἐτέλεσεν - téléô) toutes ces paroles-ci[7]... » En employant le verbe « téléô », il en marque un terme, un achèvement voire un accomplissement. Là encore, ce n’est pas une fin temporaire, comme si Jésus se réservait de poursuivre plus tard ce qu’il aurait commencé. Non, il s’agit bel et bien d’une sorte de point final. Le « egeneto » entamant le verset 26,1 souligne qu’une page se tourne et d’ailleurs, à partir de ce moment-là, lorsque Jésus reprend la parole, en 26,1-2, son énonciation est bien différente de celle des chapitres 24-25. Aussi ces derniers constituent-ils une entité à part, un ensemble autonome, bien délimité. Ils représentent même l’équivalent d’une large parenthèse, sous la forme d’un discours plus que substantiel de la part de Jésus, au beau milieu d’une histoire tragique en train de se nouer. Dans un tel contexte, quel sens donner à ce discours ?
Une parole de jugement
En 26,1-2, le texte impressionne fortement son lecteur lorsqu'il montre Jésus assumer pleinement cette histoire, annonçant lui-même ce qui va bientôt lui arriver. Une sorte de tribunal, en filigrane, est en train de se constituer. Du point de vue d’un procès concret conduit par des humains, c'est Jésus qui va être jugé, sommairement, et il le sait. Il consent à cette épreuve dont la traversée fera sens après coup. Mais du point de vue de ce qui se joue à une autre échelle, celle de l'histoire d'un peuple, il se pourrait que ce procès ne soit que la face visible d’une réalité bien plus vaste et mystérieuse. On peut alors proposer l'hypothèse selon laquelle les paroles qu'il énonce en 24-25 aident à correctement entendre le sens du procès qui va se tenir et le jugement dont il sera la cible : celui-ci pourrait bien se retourner alors en direction de ses juges, selon une logique d’une tout autre ampleur et bien différente de celle que l'on imagine volontiers lorsque l'on parle de « jugement ». Jésus lui-même ne jugera personne. La parole qu'il laissera, quant à elle, et particulièrement celle qu’il aura longuement développée dans ces deux chapitres, constituera désormais une instance de mise en perspective des événements qui se seront déroulés.
Ainsi, la manière dont le texte figure Jésus se situant face à sa propre destinée assure de la sorte un paradoxal mais solide sentiment de confiance : il sait ce qui se profile pour lui, il envisage lucidement la fin qui l’attend, il n’établit aucun plan pour y échapper. Il ne chamboulera donc pas magiquement le cours de l’Histoire. Cependant, il livre une parole qui fait par avance effet de jugement à destination de ceux qui vont le juger. Non pas un jugement de condamnation, mais un jugement de dévoilement, dans un renversement de perspective très évangélique. Cette parole elle-même, rien ne pourra plus l'arrêter.
Quand la Parole libère du destin
La fatalité n'est pas où on la pense
Il vient d'être dit que Jésus consent à se situer « face à sa propre destinée ». Qu'est-ce à dire ? Dans la pensée grecque antique comme dans l'inconscient collectif, le destin ou la fatalité représentent cette force extérieure aveugle qui impose sa loi aux humains au point de brider sévèrement leur libre arbitre. Ceux-ci ont beau, dans cette vision, rêver de liberté, ils se heurtent immanquablement au mur d'une sorte de scénario écrit d'avance et dont ils ne pourront jamais détourner le cours malgré tous leurs efforts. C'est précisément ce mur que la parole de Jésus fait littéralement imploser : ces forces extérieures n'existent tout simplement pas. Elles ne proviennent de nulle part ailleurs que de la propension des êtres humains à s'entraver eux-mêmes en lestant leur existence de pré-jugements lourdement handicapants. Le destin, vu sous cet angle, n'est pas une force extérieure mais un frein intérieur, une façon de colmater les angoisses que fait naître en eux le vertige d'avoir à exercer une liberté.
Voilà ce qu'opère la parole de Jésus et, finalement, la Parole : faire sauter les verrous de ces pré-jugements en en révélant la fausseté et même l'inconsistance. Simples boursouflures de l'imaginaire, leur nocivité ne tient qu'au crédit qui leur est accordé. En dénoncer la vanité revient à en désamorcer de facto le potentiel destructeur et à rendre à l'humain une liberté dont il se privait de son propre fait. En cela, la Parole se fait jugement du jugement, c'est-à-dire déconstruction de tout « pré-jugement » et même de toute velléité de se laisser aller au pré-jugement. La Parole ne juge pas au sens ordinaire du terme ; elle dévoile et révèle, et elle le fait en se dressant au beau milieu d'une histoire écrite d'avance et en portant en plein jour ce qu'elle comportait d'imaginaire. En en détricotant les constructions, elle ouvre ou rouvre de nouveaux et vastes espaces d'exploration.
Une parole qui ouvre une critique du jugement
Ainsi, au milieu du chemin d’une histoire tragique qui semble se dérouler dans un climat de fatalité, une parole vient faire brèche. Elle ne détourne pas l’Histoire et ne détourne pas de l’Histoire, mais elle en reconfigure le sens. Ce simple retournement suffit pour libérer cette histoire de la prison de la détermination, de la fin connue d'avance, qui la menaçait. La Parole provoque ainsi une mise à distance critique de cette forme inique de « jugement » qui enferme et emprisonne dans le « déjà-su » et dans le « déjà-condamné-à-l'avance ». Une simple distance critique délie ainsi de l'enfermement.
Or un passage de relais est en train de s'opérer. S'il est vrai que Jésus succombera au jugement déformé prononcé contre lui, rien, en revanche, n’empêchera les paroles qu'il aura faites résonner de continuer à se faire entendre, ces paroles qui dénoncent et défont le jugement comme tel lorsque celui-ci pervertit la loi. Ainsi, à commencer par les disciples, et par effet de dominos, quiconque entendra ces paroles et lira ce récit d’une destinée où la Parole fait brèche, par le relais de ceux qui l'auront eux-mêmes entendue ou lue, aura la possibilité, à son tour, de se retrouver libéré de la fatalité du jugement hâtif. C'est ainsi que les paroles de Jésus s'élargissent à la réalité du monde dans son entier : la voici, en effet, déposée entre les oreilles d’acteurs qui feront en sorte de la faire résonner partout. « ...À toutes les nations... » précise Mt 24,14. C'est en cela même la Parole fait Histoire.
Envisager que la Parole puisse ainsi faire son chemin parmi les humains, sans que rien ne puisse l'arrêter (« Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne sauraient passer » dit Jésus en Mt 24,35), donne une confiance que rien ne saurait ébranler. Il en est ainsi pour Jésus dont le texte, grâce à une énonciation très assertive, montre à quel point il en est imprégné : il sait qu'aucun jugement n’aura de prise sur la Parole et que nul n’empêchera qu’elle se fasse entendre ni qu’elle réveille de nouvelles énergies.
Une parole qui libère le lecteur dans sa propre parole
Du point de vue du paysage que représente le texte, les chapitres 24-25 viennent donc s’inscrire et faire tache au beau milieu du mouvement implacable d’une logique souterraine qui entraînera la condamnation et la mort de Jésus. C'est ainsi que « la parole fait brèche dans la fatalité », dans le cours inéluctable des choses. Elle ne renverse pas à proprement parler le cours de ce qui va arriver, mais elle en décline ouvertement la logique lorsque celle-ci avançait masquée. Immédiatement, cette même logique s’en trouve dé-tissée du simple fait d’être mise à nu. Et voici que cette parole étrange se trouve désormais inscrite dans un livre qui a traversé les temps et qui la fait de nouveau résonner dans l’aujourd’hui d’une lecture.
Ainsi, au moment même où elle est lue, cette parole accomplit sa fonction de témoignage et se trouve mise en circulation. Le lecteur se découvre lui-même être un lieu où se joue l'avenir de la Parole. En lui se révèle la nocivité d'une parole de (faux) jugement dont il a pu être la cible, risquant de transformer en retour sa propre parole en parole de jugement. Mais tout à la fois, est désactivée en lui la nocivité et la violence de toutes les paroles de jugement, libérant sa propre parole qui deviendra, à son tour, « brèche dans la fatalité » pour ceux qui l'entendront.
Aider les jeunes à défataliser leur histoire
À partir des fruits de la lecture globale de Mt 24-25, voici venu le moment de mettre en œuvre ce qui a été annoncé en introduction : en faire un opérateur de lecture pour des situations concrètes de l'existence. Le terrain de l'adolescence a paru tout indiqué pour cela, du fait de l'implication de l'auteur, depuis une dizaine d'années, dans l'accueil et dans l'accompagnement de groupes de jeunes en éducation citoyenne. Les passerelles entre ces deux mondes foisonnent : l'adolescence ne représente-t-elle pas le temps par excellence de l'entrée de l'humain dans le monde de la Parole ? Telle est du moins l'hypothèse défendue et testée ici, avec ce questionnement : comment aider les jeunes à ne pas donner prise au piège de la fatalité ?
Un profond sentiment de fatalité
Que le sentiment de fatalité provienne des pré-jugements dont on peut faire l'objet représente, de fait, un des terrains majeurs du combat des adolescents pour accéder pleinement à la liberté qu'engage leur vie d'adulte. Si, comme le souligne Philippe Jeammet[8], la quête de soi-même et de son identité propre[9], en ce que celle-ci comporte d'unique et d'irréductible, préoccupe particulièrement l'adolescent, il n'est pas étonnant que celui-ci se montre sensible aux « étiquettes » et aux préjugés dont on peut l'affubler. Il n'est pas étonnant non plus qu'il s'en sente parfois profondément meurtri dans sa quête avide de soi-même, sévèrement limité dans l'exercice de sa liberté, et qu'il cherche par tous les moyens, y compris violents, à s'en défaire. Mais il ne lui est alors pas si simple de les combattre et de s'en affranchir, d'autant qu'il finit par croire que ce que l'on dit de lui le représente vraiment.
Inquiétante rétention de parole
À l'écoute de ce que partagent les jeunes, les adultes sont déjà très étonnés par l'ampleur des difficultés qu'ils rencontrent le plus souvent. Cependant, outre les événements eux-mêmes qu'ils racontent, ce qui frappe le plus est l’enfermement intérieur dans lequel ces jeunes se sont retrouvés. Ces difficultés se sont peu à peu enkystées et sont devenues des secrets inavouables, cachés depuis toujours et ne parvenant absolument plus à se dire. Plusieurs, d'ailleurs, n'hésitent pas à l'exprimer lorsque, par chance, ils se sont saisi d'un des espaces de parole sans enjeu particulier et donc totalement gratuit qui leur a été offert : « C’est la première fois que j’en parle ». Ou encore, plus préoccupant : « Même à mon/ma psychologue, je n’en avais jamais parlé ». Quelle est donc cette chape de plomb qui s'est abattue sur eux ? Comment un si puissant sentiment de fatalité peut-il recouvrir ainsi ces événements vécus par les jeunes, les conduisant à penser que la parole n’est pas possible ? Comment se fait-il qu’ils aient pu rester des années durant avec parfois des secrets terribles sans jamais avoir pu s’en ouvrir ? D’où vient cette conviction selon laquelle « Il ne sert à rien d’en parler et de remuer ainsi le passé » ? D'où comprendre que la parole ne parvienne plus à « faire brèche » ?
La parole qui défatalise
Précisément, lorsqu'un espace sécurisé est convenablement posé, à un moment donné, la parole des animateurs ou des adultes accompagnants fait brèche dans ce blindage à toute épreuve. Dans ce climat de confiance, eux aussi acceptent de raconter quelque chose de leur existence, de ces combats qu'ils ont dû mener. Et même si, pour eux aussi, des émotions remontent à la surface, leur parole résonne différemment : leur énonciation témoigne pour eux de la manière dont ils ont réussi à ce qu'un sentiment de fatalité ait pu être dépassé, parfois justement par une parole entendue, et comment leur vie a pu trouver une nouvelle destination. Ces paroles contribuent à produire un apaisement, souvent palpable à la fin d'un tel temps d'échanges. De sorte que même en parlant peu, les jeunes profitent de ce moment pour se laisser décaler et imaginer possible un autre horizon.
Le plus important, pour tous ces jeunes, n’était pas d’avoir pu raconter tel ou tel événement, révéler tel ou tel secret, mais bien plutôt de goûter, contrairement à tout ce qu'ils pouvaient imaginer jusque-là, que le silence n'est pas une fatalité et qu’ouvrir la parole remet la vie en circulation. Plus largement, s'est entamée en eux une opération de démolition de toutes les représentations mortelles qu'ils se faisaient de la vie, implémentées en eux par une culture souterraine de la fatalité. Voilà au fond déjà une façon de faire l'expérience que, contre toutes les fatalités qui gangrènent notre monde et dans laquelle certains s’enferment à jamais, la parole est ce qui vient ouvrir ce qui ne pouvait plus l’être et vient faire jugement, non pas des jeunes ni même forcément des personnes qui les ont blessés, mais de cet enfermement même pour, le mettant en lumière, parvenir à en faire sauter les verrous.
L’enjeu de ces moments de parole est de permettre aux jeunes de sentir que, enfin, une parole peut fonctionner autrement. Eux qui expriment si souvent la peur panique de se sentir jugés lorsqu’ils prennent la parole en groupe, pour une fois, ils constatent que leur parole, quelle qu’elle soit, peut être accueillie sans jugement. Ils touchent du doigt un possible processus de défatalisation de leur propre parole. Les animateurs savent que certaines activités permettent ce délestage intérieur et libérateur, ouvrent des espaces de parole inattendus, de sorte que les jeunes découvrent eux-mêmes toujours plus l'importance de cette parole. C'est ainsi que, peu à peu, s'est développé un projet d'animation de groupes de jeunes, au sein d’une structure d'accueil : pendant trois jours, au travers d'activités de groupe diverses, les aider à retrouver le goût de la parole partagée.
La spirale infernale de la fatalité
Le titre d'un des paragraphes de l'ouvrage de Philippe Jeammet, « Détruire, ou la maîtrise retrouvée[10] », exprime à merveille l'enjeu : devant ce qui apparaît comme une fatalité insurmontable, pour les adolescents les plus fragiles, le meilleur moyen de reprendre le contrôle, de se donner l'illusion d'agir et de maîtriser est de détruire et de se détruire, est de donner la mort et de se donner la mort. Ce n'est pas autre chose que de chercher à se donner une destinée qui a semblé échapper jusqu'à présent. Une quête doublement illusoire, cependant, car en cherchant à se construire une destinée, l'on ne fait que s'enfoncer davantage dans les filets du destin implacable qui tourmente les humains. Il faut alors agir auprès d'eux, et vite. Faute de quoi s'enclenche une spirale infernale dont il est de plus en plus difficile de sortir.
La meilleure, voire la seule issue, demeure la parole : saisir toutes les occasions, toutes les perches tendues par les jeunes eux-mêmes et leurs comportements, pour nouer ou renouer le dialogue, questionner, paisiblement et sans angoisse, pour ouvrir une brèche dans le système clos où ils sont tentés de s'enfermer. Des séjours comme ceux auxquels il a été rapidement fait allusion représentent, pour les jeunes pour lesquels un suivi thérapeutique n'est guère ou pas encore envisageable, une alternative tout à fait crédible, une autre voie possible pour amorcer un dégagement de ce sentiment de fatalité. Par là-même se relance un chemin d'éducation dont l'Évangile se veut lui-même l'ardent défenseur. Dans cette perspective, faire entendre la Parole représente bel et bien un enjeu d'évangélisation : non pas au sens de « gagner des adeptes supplémentaires » en ces temps de disette. C'est beaucoup plus que cela : l'enjeu est d'humanisation.
[1] Voir Jean Calloud, « Le quatrième évangile », dans Sémiotique et Bible n° 96, décembre 1999, p. 2-25.
[2] Le présent article est un résumé du chapitre 3 d’un ouvrage plus conséquent en cours d’élaboration. La première partie de cet ouvrage est disponible sous https://bible-lecture.org/mes-paroles-ne-passeront-pas-tome-1-le-temple-de-linattendu/.
[3] Mt 23,37-39.
[4] Aveugles et boiteux à leur manière, ils ne peuvent être touchés par la parole de Jésus venu pourtant aussi pour eux : parce qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils le sont eux-mêmes, ils se rendent résistants à toute forme d'ouverture qui les aurait pourtant guéris.
[5] La construction de la phrase, en grec, ajoute une préposition qui signifie un éloignement conséquent.
[6] En s'inspirant de la traduction de Jean Radermakers, dans Au fil de l'évangile selon Saint Matthieu.
[7] Traduction Radermakers. Pour être encore plus près du texte grec, il conviendrait de traduire : « Et il advint, lors que Jésus accomplit toutes ces paroles... »
[8] Psychiatre et psychanalyste, auteur de Pour nos ados, soyons adultes, Paris, Éditions Odile Jacob, 2008.
[9] On devrait parler, avec Paul Ricœur, d'ipséité.
[10] op. cit. p. 208.
