Publié le 28 décembre 2011

Anne-Marie CHAPLEAU propose ici une lecture du récit de Zachée en Luc 19, 1-10. Elle y met en œuvre les éléments théoriques et méthodologiques de la sémiotique énonciative proposée dans la thèse d’Anne Pénicaud. Dans un article précédent (publié dans S&B n° 143 mais pas encore sur ce site), l’analyse avait débuté par un découpage rigoureux du texte sur des critères énonciatifs et par une analyse figurative. Elle se poursuit ici avec une analyse narrative et une analyse énonciative.
L’analyse narrative découvre comment « chercher et sauver le perdu » constitue la visée constante de la venue du Fils de l’homme (« venu pour »). Sa venue est pour un autre, le « perdu » qui en sera éventuellement transformé dans la mesure où, comme Zachée, il y consentira.
L’analyse énonciative met en lumière, au sein d’une structure du salut maintes fois reconfigurée, le rôle primordial de la parole qui révèle les positions de chacun. Placée dans la bouche de Jésus, elle montre le caractère relatif de ces positions, discrimine entre celles qui sont ajustées ou pas et suggère pour ces dernières le chemin de leur évolution. Entendue, elle devient l’opérateur de leur transformation.

L'auteur

  • Photo Anne-Marie Chapleau

    Anne-Marie Chapleau, née en 1957, est bibliste et formatrice. Actuellement à la retraite, elle a été professeure et directrice des études à l'Institut de formation théologique et pastorale (IFTP) du diocèse de Chicoutimi (Québec) et professeure associée à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l'Université Laval (Québec). Elle anime également des groupes de lecture biblique.

Analyse narrative

Utiliser le cadre de la sémiotique énonciative ouvre de nouvelles perspectives à l’analyse narrative. À l’étape de l’analyse figurative, nous avons rigoureusement tenu compte de l’appartenance des dispositifs figuratifs à la ligne somatique ou à la ligne verbale. Des écarts significatifs sont ainsi apparus entre les dispositifs mis en discours par les divers acteurs dans leurs énoncés verbaux, et aussi entre ces énoncés et la ligne somatique. L’analyse figurative a aussi montré l’homologie entre le parcours somatique de Jésus à Jéricho et le parcours du Fils de l’homme dans l’énoncé verbal de Jésus.

Le recours à la grammaire narrative permettra, dans cette seconde étape de l’analyse, de reprendre ces considérations figuratives en termes de structures. Ici aussi il conviendra de situer l’analyse narrative dans le cadre du découpage en relief des textes. On commencera ainsi par construire indépendamment la syntaxe narrative de l’énoncé somatique et celle de chaque énoncé verbal. Chacune a sa cohérence propre, ce qui n’empêche pas le texte de les articuler. Il nous faudra donc, dans un second temps, nous pencher sur ce qui, à l’interface du somatique et du verbal, assume ce rôle d’articulation : l’énonciation. Cela précisera la fonction narrative des figures d’énonciation.

Dimension somatique

Deux Programmes Narratifs qui concernent Zachée

L’énoncé somatique s’intéresse à deux transformations d’état touchant Zachée et dont il est également le sujet opérateur.

Premier PN : « voir Jésus qui il est » (PN1)

Le premier PN développé sur la ligne somatique, et dont tous les éléments y restent cantonnés [1], concerne la quête de Zachée. Celui-ci, apparemment, sait que Jésus passe par Jéricho. Cela le met en quête de l’objet "Jésus qui il est" dont la valeur reste voilée pour l’instant. Zachée cherche à se conjoindre à quelque chose de l’être de Jésus : quête de savoir, curiosité à satisfaire ou quoi encore ?

PN1

Dans un premier temps, le programme est impossible à réaliser. Une compétence (pouvoir faire) manque à Zachée pour accomplir la performance "voir" : sa petite taille, conjuguée à l’obstacle de la foule, l’empêche d’avoir une vue dégagée sur l’endroit où Jésus passera éventuellement. Il acquiert cette compétence en montant sur un sycomore (PN d’usage "monter"), non sans avoir acquis au préalable la compétence nécessaire en courant vers l’avant pour être au pied du sycomore.

Schéma du PN2 - Monter

Toutes les conditions sont réunies pour que Zachée voie enfin "Jésus qui il est". Il n’y a qu’un hic : l’énoncé somatique ne montre jamais Zachée voyant Jésus. Il engage plutôt Zachée dans un autre programme dont la performance est cette fois accomplie. Nous examinerons plus loin les ressorts du mécanisme qui fait passer Zachée d’un programme à l’autre.

Second programme : "descendre" (PN2)

Dans ce nouveau programme, "descendre" (PN2), Zachée occupe à nouveau la place du sujet opérateur.

Schéma du PN2 - Descendre

La performance « descendre » est parfaitement symétrique à celle qui permettait d’acquérir la compétence pour le PN1 (« voir »). S’il fallait à Zachée être en haut pour voir, il lui faut maintenant être en bas sur le sol pour se conformer à l’invitation lancée par Jésus (manipulation).

Descendre, comme renversement d’un monter qui semblait nécessaire au voir indique, sur un autre plan, un renversement qui concerne Zachée au plus près. Le projet décrit par le PN1 relève de l’imaginaire d’une rencontre prévue comme moyen de saisir quelque chose de Jésus par le voir. Mais c’est plutôt le sol que Zachée rencontre ; il s’agit pour lui de changer de position dans l’espace. Ce déplacement est aussitôt sanctionné par des effets somatiques : l’accueil de Jésus avec joie. Ce qui semblait de l’ordre du moyen, comme monter pour voir, s’avère plutôt être une fin, celle voulue par Jésus. L’enjeu final sera mis en lumière plus loin dans le texte (v. 8) lorsque Zachée, dans une posture debout, prendra la parole. Cela sera examiné sous la dimension verbale.

Articulation des PN1 et PN2

Mu par son désir de « voir Jésus qui il est », Zachée s’est montré disponible à l’appel de Jésus auquel, l’ayant bien entendu, il a obéi avec empressement. Ce désir de voir fournit l’impulsion qui aboutit au retournement de Zachée et à l’accueil de Jésus. Le PN1 fonctionne donc comme une manipulation pour le PN2 qui est ici la performance appelée par cette manipulation. En même temps l’effet somatique produit par la descente, l’accueil avec joie, témoigne de ce que le désir de Zachée s’est réalisé. Le PN2 atteste ainsi de ce que le PN1 a réellement eu lieu – Zachée a vu « Jésus quel il est ». De ce point de vue, il joue le rôle d’une sanction pour la performance du PN1. Un lien dynamique et interactif unit ainsi les deux programmes. Mais il faut bien noter le mode paradoxal sous lequel tout se joue. Là où on aurait pu attendre de la part de Jésus une invitation directe à la rencontre actorielle, on trouve l’indication d’un déplacement spatial à faire. À distance de ce qu’il avait imaginé — une saisie par le voir — l’accomplissement du désir de Zachée dépend de son entendre et passe par un repositionnement somatique. La rencontre actorielle (« accueil avec joie ») se pose en sanction du déplacement. Nous sommes finalement en mesure de réviser le jugement un peu péremptoire que nous avions prononcé sur l’échec du PN1 « voir Jésus qui il est ». Il est bel et bien accompli, mais ce « voir » a été complètement redéfini comme accession à un nouveau mode d’être désigné par la figure du déplacement spatial.

Schéma d'articulation des PN1 et PN2

Dimension verbale

Le premier énoncé verbal de Jésus pose un programme de base (PN3) qui le concerne : « rester dans ta maison ». Mais, restant au niveau verbal, le programme n’est jamais montré accompli pour cet acteur. Zachée prend toutefois le relais pour sa réalisation, d’où les sanctions dont il fait tout de même l’objet. Ces sanctions se trouvent dans les énoncés verbaux de « tous », de Zachée et de Jésus (second énoncé verbal).

Le PN de base inscrit par Jésus (PN3 « rester dans ta maison »)

Dans ce PN Jésus, sujet d’état et sujet opérateur, doit « rester dans la maison de Zachée » (PN « rester dans ta maison »). Notons que les trois phases narratives inscrites sur le schéma se trouvent dans l’énoncé verbal de Jésus.

Schéma du PN3 - Rester dans ta maison

Mais qu’y a-t-il pour Jésus sous cette nécessité de « rester » ? Son « il me faut » quelque peu énigmatique le manifeste comme sujet du « devoir faire ». Il se soumet dans l’obéissance en tant que SOP, à la manipulation d’un DR sur lequel le texte reste muet. Le texte pose comme compétence pour la performance la descente de Zachée montrée accomplie sur la ligne somatique [2]. Curieusement, le texte se désintéresse de la performance de Jésus (« rester ») qu’il ne montre jamais accomplie sur la ligne somatique [3].

Deux sanctions et un objet message pour le PN3

Trois Acteurs formulent des sanctions différenciées qui développent sur ce PN3 des points de vue distincts.

Premièrement, la relecture de « tous »

La relecture de « tous » atteste que de son point de vue une performance a bel et bien été accomplie par Jésus : « chez un pécheur il est entré pour déposer ses bagages » (v. 7 - énoncé verbal de « tous »). Il y a confirmation d’un faire de la part Jésus, et ce faire concerne sa visite chez Zachée. Il y a donc là une sanction du PN « rester dans ta maison ».

Schéma de la sanction du PN3 vue de 'tous'.

L’énoncé de « tous » fait le constat de l’entrée de Jésus chez un pécheur. Cette performance le conjoint durablement à un pécheur selon ce qu’indique la teneur du verbe grec [4]. Zachée devient ici un Ov dont la Loi précise la valeur : le péché. Car, pour cette dernière, la fréquentation du pécheur est problématique. Cela équivaut donc pour Jésus à se conjoindre au péché. Du coup, Jésus peut être qualifié de « pécheur » face à cette même Loi.

Deuxièmement, l’objet message de Zachée

La descente de l’arbre et la transformation somatique que celle-ci a entraînée font advenir Zachée à la parole. Nous pouvons décrire comme un PN ce qu’il dit, c’est-à-dire son énoncé verbal. La performance du don témoigne de l’effet de la parole de Jésus sur Zachée. L’appel de Jésus lui avait été lancé en raison de cette nécessité de « rester dans ta maison » (PN3). Le PN « donner » se comprend dès lors comme un objet message pour la performance « rester ». Son statut, celui d’un « faire », montre la conséquence pour un autre acteur, Zachée, de la performance de Jésus.

Schéma de la sanction du PN3 selon Zachée
Schéma du PN du don

Le PN « donner » déployé dans l’énoncé verbal de Zachée le place à la fois dans la position du SE et du SOP. L’objet valeur dont il se disjoint en donnant aux pauvres et à ceux qu’il a lésés fait l’objet d’une logique mathématique un brin bizarre. Une fois donnée la moitié de ses biens aux pauvres, que peut-il bien lui rester si on soustrait encore un montant égal à quatre fois les sommes extorquées[5] ? Rien du tout, peut-être, ou si peu. Cependant, l’analyse narrative bute sur l’attribution d’une valeur à ce changement de jonction survenu pour Zachée. Il ne se débarrasse pas d’un objet devenu nuisible, ce qui en creux le conjoindrait à un autre objet dont il pourrait jouir, par exemple une réputation blanchie. Il ne s’agit pas de substituer une valeur à une autre au sein du même paradigme. Plus radicalement, il y a changement de régime, de l’axiologique au topologique. Car le don médiatise une relation entre sujets. Il faudra un autre modèle pour en parler.

Troisièmement, la relecture de Jésus

L’énoncé verbal de Jésus pose encore autrement l’événement décrit par le PN3 « rester dans ta maison ».

a) L’axe de l’état : l’advenue d’un salut pour la maison de Zachée

Tout d’abord, il lui apporte une nouvelle sanction qui se présente comme l’antithèse de celle de « tous ». La première partie de l’énoncé verbal de Jésus décrit une transformation qui affecte la maison de Zachée. Une maison (SE) est conjointe à un salut (OV) sans pour autant qu’un SOP soit désigné. Le « salut est advenu », tout simplement ; l’emploi du verbe d’état advenir [6] laisse libre ce poste. Jésus ne revendique pas pour lui-même un rôle de sauveur. La maison pointe métonymiquement un événement plus large, plus global que ce qui toucherait le seul sujet Zachée, tout en le concernant au premier chef.

Schéma de la sanction vue de Jésus

Ce PN peut être mis en parallèle avec celui de « tous » dont il est l’antithèse. Là où eux voient une entrée de Jésus, lui y substitue l’advenue du salut. Là où ils placent une transformation de Jésus par la conjonction à un pécheur, lui pose plutôt une maison accueillant le salut. Alors que leur sanction relit la performance de Jésus, celle de Jésus souligne son enjeu : la transformation de la maison de Zachée. La sanction de Jésus met en lumière que, pour celle-ci, l’enjeu fondamental de son « rester » chez Zachée (PN3) est un événement de salut que la sanction de « tous » occulte complètement.

« Car lui aussi est fils d’Abraham », ajoute l’énoncé de Jésus. L’advenue du salut est quelque chose qui se rattache à l’identité de « fils d’Abraham ». L’évocation de la figure du patriarche traîne dans son sillage celles de l’alliance et des promesses de salut. Tout fils d’Abraham, aux côtés de « tous » et de Zachée, est l’héritier de ces promesses et le destinataire du salut. La maison est le lieu où aboutit pour lui la promesse qui le visait à travers la parole adressée autrefois à Abraham. Nous y reviendrons bientôt.

b) L’axe du faire : le PN du Fils de l’homme

Ensuite, l’énoncé verbal de Jésus s’attarde à la performance du SOP « Fils de l’homme » [7].

Schéma du PN du "Fils de l'homme"

Le diagramme ne présente qu’une ébauche de PN où l’état final n’est pas précisé. Le Fils de l’homme est engagé dans une performance décrite par deux termes : « chercher » et « sauver ». L’articulation entre les deux versants de cette performance reste floue. Chercher pourrait être, comme c’est indiqué ici, la compétence requise pour sauver. Mais peut-être bien aussi s’agit-il de performances autonomes. D’une manière ou l’autre, « chercher et sauver le perdu » constitue la visée constante de la venue du Fils de l’homme (« venu pour »). Sa venue est pour un autre, le « perdu » qui en sera éventuellement transformé dans la mesure où, comme Zachée, il y consentira.

c) L’articulation des deux axes

L’axe de l’état montre l’aboutissement du parcours de Zachée. Une histoire singulière est relue comme événement de salut. L’axe du faire, à distance du cas particulier, déploie la perspective globale de la performance que le Fils de l’homme ne cesse d’accomplir : « chercher et sauver le perdu ». Les deux axes apparaissent distincts. Mais l’énoncé de Jésus les articule par un « car » dont les dessous seront éclairés à l’étape suivante de l’analyse[8]. À ce stade-ci, nous pouvons tout de même noter l’écho entre les figures de salut. D’une part, une maison est transformée par la conjonction à un salut advenu, de l’autre, une performance de salut (liée à une recherche) qui vise constamment le perdu. Cet écho ne gomme pas l’écart entre la visée de la venue du Fils de l’homme qui concerne une catégorie d’humains, le « perdu », et ce que Jésus nomme comme accompli dans une histoire particulière, le salut pour la figure collective de la maison.

Dimension énonciative

Après avoir successivement regardé d’un point de vue narratif la ligne somatique et la ligne verbale, il nous reste à considérer comment l’énonciation du texte les articule.

L’énonciation de « tous », de Zachée et de Jésus (seconde parole) sont toutes trois inscrites comme sanctions de la performance « rester », mais de façon différenciée : le dire de « tous » est une sanction négative de la performance de Jésus, celui de Zachée est un objet message, et celui de Jésus est une lecture de l’enjeu de la performance (état transformé) et, sur cette base, une lecture de la mission du Fils de l’homme.

« Tous »

Schéma de trois pôles : Seigneur - Zachée - Pauvres et autres

La parole de « tous » est un murmure non adressé qui exclut Jésus et Zachée : ce dernier, parce que l’énoncé lui assigne un statut d’objet (pécheur), et Jésus, de par la réprobation portée par la figure du dire qui permet d’assimiler à un jugement à son encontre ce que dit l’énoncé. Pour eux la fréquentation du pécheur fait problème. Le lecteur est ainsi situé quant à leur interprétation de la Loi. Ils s’en tiennent à la lettre de son énoncé qui condamne l’intimité avec le pécheur. Jésus est ainsi posé en transgresseur de la Loi, donc en pécheur. Selon leur perspective, fréquenter un pécheur équivaut à se conjoindre au péché. Du coup nous sommes fixés : le péché est une valeur dysphorique. Ainsi s’exprime la sanction que « tous » donne au PN3 de Jésus. Le diagramme ci-dessous en rend compte visuellement sous la forme du « schéma de la parole » [9].

Schéma de la parole pour PN3 et PN de "tous"

Zachée

Le retournement de Zachée, vécu comme une descente qui a permis l’accueil avec joie, le fait advenir à la parole [10]. Après les transformations somatiques déjà décrites, il est maintenant question de la transformation énonciative de Zachée. Notons tout d’abord comment, se distinguant de « tous », mais rejoignant Jésus, il prononce une parole adressée qui le relie à la fois au Seigneur et à d’autres. La figure du dire élaborée par le texte [11] pointe le Seigneur comme interlocuteur et Zachée, comme en écho, nomme de même celui à qui il s’adresse. Son énoncé instaure en outre la place des destinataires de son don : les pauvres et ces autres qu’il a lésés. La parole de Zachée marque son avènement dans une structure relationnelle ternaire.

Dans son énoncé, Zachée dit qu’il donne (diagramme ci-dessous). En parlant au présent, il rend contemporaines l’énonciation du don et sa réalisation, bref il prononce une parole performative qui accomplit ce qu’elle dit, c’est-à-dire le faire entrer dans l’ordre ternaire du don [12]. Elle opère la transformation de Zachée et non pas le transfert d’un objet. C’est donc par la parole que Zachée se relie à la fois à Jésus et aux autres. Et c’est bien là, au niveau de l’instauration de relations entre sujets et au-delà des changements de jonctions d’objets, que la vérité du salut se joue pour Zachée. Les objets, quant à eux, sont réinvestis comme médiateurs de la relation.

Schéma de la parole pour le PN du "Don"

Jésus

La première et la dernière parole du texte sont attribuées à Jésus. Dans les deux cas, il s’agit de paroles adressées qui insèrent Jésus dans une forme ternaire.

Première parole de Jésus

On le voit pour cette première parole dans le fait que l’énonciation de Jésus le tourne vers son interlocuteur, Zachée, et que son « il me faut » le relie à un tiers non nommé. Précisons.

La première partie de l’énoncé, « Zachée, hâte-toi de descendre » est, par la forme qu’elle adopte, un ordre [13], un appel personnel lancé à Zachée, une invitation à un déplacement spatial. C’est la manipulation du PN2 « descendre » de Zachée (diagramme précédent, flèche 1).

Schéma à trois pôles : destinateur absent - Jésus (destinateur délégué) - Zachée

La suite de l’énoncé, introduite par le marqueur d’énonciation « car », fonde cet appel sur un impératif lié à la volonté d’un destinateur autre par qui s’autorise l’action de Jésus. Celui-ci est ainsi placé dans le rôle d’un destinateur délégué qui agit pour ce destinateur absent auquel il se soumet dans l’obéissance. Cet impératif a été formulé comme le PN3 « rester dans ta maison », le programme de base de Jésus dont nous avons aussi présenté les relectures.

Deuxième parole de Jésus

Deuxième parole de Jésus articulé à Zachée et à "tous"

À nouveau, la prise de parole de Jésus engage pleinement la dimension ternaire. Adressée à Zachée, elle vise pourtant « tous » par l’énoncé. Jésus est donc relié simultanément à ces deux sujets.

La seconde parole de Jésus cumule plusieurs fonctions qui vont maintenant être précisées à l’aide du diagramme ci-dessous.

Seconde parole de Jésus et articulations aux PNs

Portée générale du PN du Fils de l’homme

La parole de Jésus, en énonçant comme un principe le PN du « Fils de l’homme », fournit un cadre interprétatif à tout le reste.

Les figures à connotation spatiale d’arrivée, de venue ou d’advenue reliées à Jésus, au Fils de l’homme et au salut jouent entre elles. Jésus doit « rester dans ta maison » (PN3), et alors pour celui qui entend l’appel et s’y conforme « un salut est advenu » (relecture de Jésus). Le « car » du second énoncé verbal de Jésus relie deux termes que nous avons présentés plus haut comme l’axe de l’état et l’axe du faire. Ce marqueur d’énonciation fait du second terme le fondement du premier. La transformation de la maison par la jonction du salut a son origine dans la performance « chercher et sauver » du Fils de l’homme. Cette performance est le principe qui éclaire toutes les venues du texte, y compris celle de Jésus qui traverse Jéricho (ligne somatique).

Du coup, le « il me faut » un peu obscur qui lance le PN3 s’éclaire : l’obéissance de Jésus est celle d’un sujet qui endosse et assume la mission du Fils de l’homme (flèche 6). L’acceptation de cette mission précède nécessairement toute l’histoire mise en scène dans ce texte. Mais le texte ne lève pas le voile sur la manière dont se fait la manipulation visant la jonction de la scène divine à laquelle renvoie le Fils de l’homme, et de la scène humaine où agit Jésus. Il ne fait qu’énoncer le principe. Peut-être pourrions-nous, avec prudence, y voir une forme d’entendre, de la part de Jésus, d’une Parole venue d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, Jésus, comme sujet du « devoir faire », maintient toujours l’écart entre lui et le Fils de l’homme et ne revendique jamais pour lui-même la position de sauveur. L’homologation entre le parcours de Jésus et celui du Fils de l’homme se donne tout de même à voir pour le lecteur. Et ce dernier pourra aussi en déduire que le salut consiste pour chacun, au lieu d’enracinement de ses convoitises, à lâcher prise sur tout ce qui est de l’ordre de la valeur pour être établi dans une dynamique relationnelle ternaire.

La portée de ce principe s’actualise de diverses manières dans le texte.

Portée du PN3 « rester dans ta maison »

La seconde parole de Jésus porte tout d’abord, nous l’avons vu, une relecture de son PN3 « rester dans la maison » qu’elle sanctionne comme advenue d’un salut (flèche 1). La portée réelle du « rester » de Jésus est ainsi dévoilée comme enjeu de salut pour tous ceux chez qui il veut rester. Aucune attention n’est consentie à la portée que pourrait avoir le programme pour Jésus lui-même.

Portée pour Zachée

Pour Zachée, l’énoncé verbal de Jésus nomme le salut [14] (flèche 2). Celui-ci se lit certes dans la parole de don prononcée par le petit homme et que Jésus, ayant entendu, sanctionne, mais aussi en fait dans tout son parcours (flèche 3) qui démarre par une quête de « voir Jésus qui il est » et passe par un repositionnement signifiant son retournement. Zachée est reconnu comme l’un de ces perdus que cherche et sauve le Fils de l’homme, tout en étant inclus dans l’ensemble plus large désigné par la maison et relié à tous les autres fils d’Abraham.

Portée pour « tous »

Rappelons tout d’abord que l’énoncé verbal de Jésus vise « tous » puisqu’il parle de Zachée à la troisième personne. Au jugement de « tous » (PN de « tous »), il propose une alternative sous forme de sa propre relecture du PN3 (un salut conjoint à cette maison) (flèche 4).

L’énoncé de Jésus porte aussi pour « tous » une invitation très discrète ; elle se décèle sous le « aussi » qui fait une place à Zachée parmi les fils d’Abraham au rang desquels ils se comptent sans doute. Cette invitation consiste à délaisser une interprétation étroite de la Loi pour se mettre sous le régime d’une Loi nouvelle, celle de la fraternité. Ou, en d’autres termes, à vivre un retournement analogue à celui de Zachée qui serait, tout autant pour eux que pour lui, sortie du monde des objets et entrée dans la relation. Elle est donc véritablement une proposition de salut.

Voici le nouveau PN que l’on peut déduire de l’énoncé et pour lequel la parole de Jésus est une manipulation (flèche 5 sur le diagramme).

Schéma du PN4 autour de la fraternité

Jésus est le Dr d’un programme dont « tous » pourrait être le SOP s’il se laissait convaincre d’accomplir la performance. Le cas échéant, « tous », comme SE, deviendrait conjoint d’un frère s’il acceptait, en tant que SOP, de reconnaître Zachée comme frère. La première étape de ce parcours serait de reconnaître avec Jésus que Zachée, tout comme eux, est un fils d’Abraham (PN d’usage « compétence »).

Dès lors, il n’y aurait plus d’obstacle à l’établissement de la fraternité entre tous les fils d’Abraham. La réalisation de ce PN entraînerait automatiquement à nouveau celle du PN du Fils de l’homme puisqu’un autre perdu, « tous », aurait été conjoint au salut. Elle le sanctionnerait. De nouveau, il y aurait eu advenue d’un salut pour la maison des fils d’Abraham. Mais le texte, pour le moment, s’arrête là.

Conclusion

Suivre le relief du texte permet d’honorer la position des programmes narratifs sur la ligne somatique ou sur la ligne verbale. Mais le texte fait plus que juxtaposer ces lignes et ce qu’elles portent : il les articule. C’est là le rôle joué par les figures d’énonciation du texte, le dire qui porte la parole, l’entendre qui la fait atterrir dans le somatique.

Dans Lc 19,1-10, il est apparu que la construction narrative du texte s’écartait à plusieurs reprises du modèle narratif classique. La logique de celui-ci, où tout est ordonné à la quête d’objets valeur, vaut certes pour « tous » et pour le projet initial de Zachée, mais absolument pas pour décrire ce qui lui arrive ensuite. C’est que Jésus met tout autre chose en place. Dès qu’il ouvre la bouche, sa parole instaure une dynamique ternaire que le modèle narratif est impuissant à prendre en charge. Tout d’abord, l’appel de Jésus, entendu par Zachée, place celui-ci dans la juste position spatiale où il peut l’accueillir avec joie. Détourné d’une saisie de l’objet « voir qui est Jésus », il entre pourtant dans un voir paradoxal qui est ce mouvement même qui le retourne et le fait s’ouvrir aux autres. Dès lors, il peut laisser aller ses richesses en les réinvestissant comme médiateurs de la relation.

La seconde parole de Jésus nomme à fois le salut advenu pour la maison de Zachée et le principe qui le gouverne ; il est opéré par le Fils de l’homme et il concerne tout fils d’Abraham pour peu qu’il soit perdu. Il s’établit ici un réseau de relations au centre duquel se trouve le Fils de l’homme qui cherche et sauve le perdu, mais aussi Jésus qui, par sa parole, assume la mission du Fils de l’homme. Quand sa parole est entendue, les sujets se déplacent et se tournent vers les autres, construisant la maison fraternelle des fils d’Abraham. La maison, le salut, le perdu, « rester dans ta maison », perdent leur statut d’objets valeur ; l’implosion de la structure narrative classique amène à lui substituer un nouveau modèle ternaire.

Chez « tous », cependant, la parole apparaît doublement détournée de sa fonction ternaire : autant du côté de l’énonciation (dire) que de celui de l’énoncé verbal. Il s’y déploie en effet un PN qui scelle l’enfermement dans la structure d’objets. La Loi y détermine un univers de valeurs où le sujet déviant, en l’occurrence Jésus, encourt un jugement par l’attribution d’une valeur dysphorique (péché) à l’objet valeur auquel il est conjoint (pécheur).

Au terme de ce parcours d’analyse narrative, nous pouvons énoncer quelques considérations d’ordre plus général sur le rôle de l’énonciation dans ce nouveau modèle qui émerge quand la Parole subvertit la logique narrative.

Partant du constat de la disparition des objets, nous devons poser aussi celle de la performance comprise comme action modifiant la jonction d’un SE avec un objet. Cette performance disparue, la compétence qui la rend possible perd également sa raison d’être. Mais la relation, en tant qu’elle met ensemble des sujets, renvoie bien à une « transformation » de ces sujets. Il se passe bien quelque chose, l’équivalent d’une « performance », mais d’un autre ordre que la performance narrative. Nous parlerons alors de « performance énonciative », mais ce terme recouvre en fait une double réalité. Car la performance énonciative est en elle-même une mise en abyme de la structure « manipulation (dire) / sanction (entendre) ». D’une part, le dire et l’entendre jouent un rôle opératoire dans les phases de manipulation et de sanction des PN subvertis, d’autre part, ils sont eux-mêmes des performances liées interactivement comme manipulation / sanction l’une de l’autre.

Le dire, en effet, porte la manipulation d’une performance qui instaure chez le sujet la possibilité de la relation ternaire. Dans l’histoire de Zachée, cela s’actualise de diverses manières. [15] De son côté, l’entendre est ce par quoi le sujet devient le sujet opérateur de la performance proposée. L’entendre peut aussi faire d’un PN la sanction d’un autre, par exemple quand l’entendre de Zachée fait que son PN2 « descendre » devient la sanction de son PN1 « voir Jésus qui il est ».

Dans le même temps, toujours dans ce modèle ternaire, le dire et l’entendre mettent directement les sujets en relation. Le schéma de la parole peut être relu, dans une perspective narrative, comme un système interactif où la performance de dire d’un SA est la manipulation d’une performance d’entendre d’un SB, et où l’entendre de ce dernier, tout en sanctionnant ce dire, est une manipulation pour son propre dire. Le dire est une manipulation qui joue entre sujets, tandis que l’entendre est une manipulation active sur le plan intrasubjectif.

Cela peut se représenter comme suit [16] :

Schéma représentant le dire et l'entendre comme des manipulations et sanctions

Analyse énonciative

Dans cette dernière étape de l’analyse, nous allons revenir sur la dimension énonciative du texte. Chaque texte a une manière unique de dire ce qu’il dit ; la forme verticale et horizontale de son énoncé détermine ainsi son énonciation à la manière dont un tableau construit une perspective. Parler de perspective amène aussitôt à considérer celui qui est invité à s’inscrire dans cette perspective : le lecteur. Et c’est bien ce vers quoi conduit l’analyse énonciative : désigner la place des lecteurs. Au-delà des figures singulières que déploie l’énoncé, il s’agit donc de repérer, par la façon dont elles y sont tissées ensemble, les structures qui constituent la proposition de sens de l’énonciation.

Nous allons les examiner sous divers angles.

Le somatique

L’énoncé somatique de Lc 19,1-10 montre Jésus qui traverse Jéricho, Zachée qui se déplace vers l’avant et vers le haut pour le voir, le regard de Jésus qui l’y suit. Il poursuit en indiquant une prise de parole de Jésus, puis avec Zachée qui redescend et accueille Jésus avec joie. Il délaisse brièvement Jésus et Zachée pour montrer « tous » qui murmure. Puis il revient à Zachée qu’il montre debout et parlant, pour se conclure avec Jésus qui parle à son tour.

Le lecteur a pu voir deux acteurs en mouvement tandis qu’un troisième reste statique. Cela dit quelque chose des enjeux du texte. Pour Zachée, le déplacement est accession à une position juste comme en témoigne la joie qui accompagne l’accueil.

Ces enjeux se précisent dans les paroles placées dans la bouche des acteurs, c’est-à-dire leurs énoncés, mais aussi, et peut-être surtout, dans l’énonciation qui porte ces énoncés et permet d’en éclairer la portée.

L’énonciation

La parole de Jésus le place toujours lui-même dans une dynamique ternaire tout en se faisant invitation au ternaire pour les autres acteurs, dont Zachée (première parole), puis tous (seconde parole).

Zachée accepte l’invitation et son passage au ternaire se vérifie lorsque, ayant rencontré Jésus, il quitte la non-parole pour la parole. Cette parole le relie au Seigneur et, par sa performativité, le fait entrer dans l’ordre du don.

À l’opposé, la parole de « tous », un murmure non adressé, reflète son ancrage dans le binaire, à l’écart de toute dynamique relationnelle. Rien n’est dit de la réponse de cet acteur à l’invitation de Jésus. La péricope suivante, cependant, le relie, dans un énoncé de Jésus, à un savoir sur la venue immédiate du Royaume de Dieu, savoir auquel Jésus réagit en racontant une parabole (Lc 19,11-27).

Le verbal

La première parole de Jésus pose la figure d’un déplacement somatique, « rester dans ta maison », diversement interprété par les acteurs dans leurs énoncés verbaux.

L’énoncé de « tous » porte un double jugement, envers Jésus comme transgresseur de la Loi et envers Zachée comme pécheur. L’attachement binaire de cet acteur à la Loi comme à ce qui autorise la réduction de l’autre au rang d’objet indésirable — le pécheur — fait écho, dans ce qu’il a de figé, à sa position statique.

À l’inverse, l’ampleur du retournement de Zachée se mesure dans ce qu’il opère alors même qu’il le dit : le passage d’une structure binaire de rapport d’objets à une structure relationnelle ternaire. Le « rester dans ta maison » auquel Jésus ordonne son action s’actualise ainsi pour Zachée dans la rencontre de l’autre.

Le contenu du second énoncé de Jésus vise « tous » et porte pour cet acteur une invitation à désenclaver son rapport à la tradition. Car pour eux, les fils d’Abraham vivent sous une Loi que, la prenant comme un objet, ils rendent mortifère. Jésus s’inscrit dans leur cadre pour essayer de le desserrer. Partant de leur dispositif — lui-même entrant dans une maison — il le retourne et y montre plutôt l’arrivée du salut pour la maison de Zachée. Le Fils de l’homme est posé, en tant qu’opérateur de ce salut, comme celui qui ouvre le modèle d’Abraham depuis le binaire jusqu’au ternaire. Le fils d’Abraham devient ainsi l’héritier d’une promesse de salut ; elle pourrait s’accomplir pour eux s’ils reconnaissaient en Zachée un frère.

Conclusion : l’enjeu de l’entendre

Le texte désigne à répétition des voies de passage entre le binaire et le ternaire. Sur le plan somatique, il s’agit de se déplacer vers une position juste. Sur le plan énonciatif, d’entrer dans une parole qui relie à l’autre. Sur le plan verbal, de signifier par des dispositifs figuratifs le lâcher prise du monde des objets et l’entrée dans la relation.

L’enjeu de ce passage est le salut et, dans le texte, la proposition en est portée par Jésus. Le parcours de Zachée fournit l’exemple d’un salut accompli où se révèle en Jésus la position de Fils de l’homme. Celui de « tous » parle d’un salut encore à accueillir.

Entre la proposition du salut et son effectuation, la liberté de chacun s’interpose ; elle se joue dans son entendre. Zachée entend et bouge. « Tous » apparaît campé dans un non-entendre qui le confine dans une non-parole recroquevillée sur elle-même.

L’enjeu de la structure d’un salut décrit comme un déplacement somatique s’indique ici pour le lecteur comme une visée du sens : l’énonciation d’un texte cherche à « faire sens » - et le « fait » effectivement dans les lecteurs. Ce qui se produit dans le texte pour les acteurs se passe en effet aussi pour le lecteur dans la lecture. L’énonciation du texte entre en écho avec celle de Jésus pour lui indiquer la voie du ternaire et l’inviter à y entrer, dans et par son rapport au texte. Pour lui aussi, la clef se trouve dans l’entendre. Pour peu qu’il ait « des oreilles pour entendre » (cf. Lc 8,8), il laissera les structures du texte rencontrer les siennes propres, voire les interpeller ; il accomplira la parole en lui-même.

Conclusion

L’insertion des différentes étapes de la lecture dans un cadre énonciatif a donné à ce parcours sa couleur particulière.

Pour l’analyse figurative, nous avons tenu compte de l’appartenance des dispositifs figuratifs à l’un ou l’autre ensemble figuratif.

De même, pour l’analyse narrative, nous avons d’abord considéré les programmes narratifs inscrits dans l’énoncé somatique, pour ensuite reconstituer ceux proposés dans les énoncés verbaux des divers acteurs. Nous avons aussi examiné l’énonciation qui portait ces énoncés verbaux. Cela nous a permis de découvrir le rôle de la parole dans le texte. La manière dont les acteurs disent témoigne du « lieu » somatique [17] où ils se trouvent, un lieu décrit par les dispositifs figuratifs ; ainsi, le murmure de « tous » atteste de leur voir fermé à l’entendre. La parole entendue travaille les acteurs et induit leur réponse somatique ; ainsi pour Zachée qui descend de son arbre à l’invitation de Jésus. Ce que les acteurs disent permet de vérifier leur ajustement — ou pas — à leur propre réalité somatique et leur disponibilité — ou pas — à la parole arrivée jusqu’à leurs oreilles. Le dire de Jésus, quand il est reçu, devient l’élément déclencheur de la transformation des sujets. La parole joue ainsi un rôle capital dans les transformations d’état décrites par les programmes narratifs subvertis. La parole permet d’enchaîner ces PN devenus structures ternaires, le dire jouant un rôle du côté de la manipulation, et l’entendre, du côté de la sanction.

L’analyse énonciative a mis elle aussi en lumière, au sein d’une structure du salut maintes fois reconfigurée, le rôle primordial de la parole. Elle révèle les positions de chacun. Placée dans la bouche de Jésus, elle montre le caractère relatif de ces positions, discrimine entre celles qui sont ajustées ou pas et suggère pour ces dernières le chemin de leur évolution. Entendue, elle devient l’opérateur de leur transformation. Le texte établit ainsi une topologie des positions possibles autour des structures fondamentales qu’il décrit. La parole, et surtout celle de Jésus, indique et met en œuvre les déplacements possibles vers des positions de plus en plus ajustées. Elle est ainsi ce par quoi le Fils de l’homme opère le salut.

Mais Jésus lui-même, comme l’analyse narrative l’a montré, est soumis dans l’obéissance à une mission dont l’origine est ailleurs. Il y aurait donc, pour Jésus, quelque chose comme l’entendre d’une Parole venue d’ailleurs qui le place dans la position du Fils de l’homme et le lance dans sa mission de salut. Cet entendre premier, cet entendre parfaitement assumé, fonde somatiquement toutes ses prises de parole et toutes ses actions. À ce titre, nous pouvons parler de lui comme du « Verbe fait chair ».

Ce qui se passe dans le texte peut de même advenir dans le lecteur pour peu qu’il accepte de courir le risque de la lecture. Ce risque est celui de l’entendre qui transforme le sujet. Car le texte est lui-même une parole adressée au lecteur qui a la même liberté que les acteurs d’entendre ou de se boucher les oreilles. Le texte, en dressant une topologie des positions des acteurs par rapport à la structure du salut, invite le lecteur à découvrir sa propre place sur cette structure. L’analyse narrative a établi un inventaire des univers de valeurs qui orientent les positions de chacun. Le lecteur pourra voir des convergences et des différences entre les points cardinaux du sien et de ceux des acteurs. Mais puisque le texte, par la perspective énonciative qu’il construit, se détache d’une neutralité qui verrait tout comme équivalent, le lecteur est invité non pas juste à troquer son univers de valeurs pour un autre, mais à basculer vers une autre logique, celle d’un salut qui se déploie spatialement et relationnellement. La parole de Jésus, tout aussi incisive pour le lecteur qui la lit que pour les acteurs du texte qui l’entendent, n’est-elle pas fondamentalement ici appel à vivre la fraternité ? Entendre cela, n’est-ce pas entrer dans le salut ? N’est-ce pas faire à son tour l’expérience du Verbe advenant à la chair ?


[1] Double cadre : élément se trouvant dans un énoncé verbal. Cadre simple : élément se trouvant dans l’énoncé somatique.

[2] Ce programme a été posé plus haut sous « dimension somatique ».

[3] On trouve un indice de sa réalisation dans l’énoncé verbal de « tous » (voir plus loin).

[4] Katalusai : « déposer ses bagages ».

[5] Les taxateurs avaient le loisir de majorer à leur profit les sommes collectées pour les Romains.

[6] Aoriste 2 à forme moyenne du verbe ginomai.

[7] « Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver le perdu » dit encore Jésus dans son second énoncé (v. 10).

[8] Examen de la « dimension énonciative ».

[9] La ligne pointillée verticale indique que l’on a sauté une partie du texte.

[10] Première et seule parole de Zachée dans ce texte.

[11] « Zachée dit vers le Seigneur ».

[12] Cette parole de don est en même temps un objet message pour le PN3 “rester” (flèche 2).

[13] Verbe au mode impératif.

[14] « Aujourd’hui un salut est advenu pour cette maison ».

[15] Nous les avons abondamment décrites, dont encore ci haut dans cette conclusion.

[16] Ces hypothèses ici se rapportent à la proposition, élaborée par le chapitre 6 de la thèse d’Anne Pénicaud – « Advenant soumis dans l’entendre : la sémiotique énonciative à l’école de l’Epître aux Philippiens (1,1–2,11) », d’un modèle narratif ternaire.

[17] Ce terme étant à entendre dans un sens très large comme tout ce qui se rattache à la situation d’un acteur dans le temps et dans l’espace, à l’exclusion de la parole.